Ce n’était pas le même livre déjà hier vendredi. J’étais à l’atelier. J’ai parlé à H. de la lumière et des ténèbres. Contre le mur ma « Prière », monte au Christ et les raisins de la terre nourrissent le jeune homme qui a oublié la jeune fille. En haut ce sont les signes. L’atelier est plein de signes. Ce sont les mêmes et ils sont différents.
« Silêncio »… « Saída ».
Quel silence ? Quelle sortie ?
Et l’échelle est là, près de la Prière jusqu’aux signes.
Le parapluie renversé et dépouillé de sa toile, recueille les ondées du ciel. Et la tache d’eau est en haut, et la lumière et l’ombre.
C’est un faux rapport. La chute est consommée. Ce n’est peut-être pas la même maison. « Je pense, ce n’est pas la même maison », dit l’enfant.
Ce livre fallacieux il faut l’écrire aussi, avec son poids de mots et son poids d’ombre.
« Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles, la blanche Ophélie flotte comme un grand lys ».
Il y a un goût de sang dans ma bouche et les roses de la vie fleurissent à mes pommettes, la fièvre est autre.
Les voix se sont tues, toutes les voix. Tout est silence, il faut sortir.
J., tu pourras publier ces faux messages de vérité, cela nourrira pendant quelques temps le petit roi nouveau-né.
Il ne faut plus parler. Il faut faire silence. Je me tais.
L’image fausse dans sa vérité de la sagesse hindoue (je ne dis rien, je ne vois rien, je n’entends rien), c’est la vraie sortie du monde de mensonge.
Alors je sors.
Je me vide de substance et ce n’est plus la même.
C’est celle d’ici et elle pue. Adieu les roses, les roses de la Vie, ici ce sont de noires tulipes et elles empestent.
Mes joues s’empourprent des roses de la vie, des trop rouges roses de la vie, celles d’Ici et d’Ailleurs.
La fièvre de folie gagne.
Je transmettais le message d’Amour à celle que j’avais oubliée et qui m’avait laissée dans mon oubli. C’était hier et je l’attendais dans l’espoir et la fièvre.
Et l’enfant interroge. Et le visage dans mes bras je dis : laisse-moi dans mon silence, chérie, je ne sais pas, je ne sais plus rien.
La messagère est venue et c’était un message de feu et de sang. Le feu et le sang nourrissent ; ce ne sont plus les mêmes.
La Vie ôte la vie, et la morte vie d’ici tue la Vie.
Je portais le vrai message et, croyant frapper à la bonne porte, je m’étais trompée mais tant pis.
Ma plume est plus sage, car elle ne sait pas courir dans le mensonge. La vérité passe et court, le mensonge demeure. Il faut passer avec la vérité. Filtrer comme la lumière de l’aube d’une plage au petit matin, être le ruban qui scintille sur la mer à l’infini jusqu’au Soleil, la source.
Hier, ma voisine avait un visage de vierge.
Aujourd’hui, elle m’a donné une image. Avais-je besoin d’images, moi qui les détruisais toutes. Et celle-ci, je la garde et je crois qu’elle dit vrai.
L’écriture change. Voyez comme elle est sage et lente, l’écriture du mensonge. Et pourtant, elle dit vrai.
Geneviève, mon nom est faux, et il dit vrai. Je ne vis Eve.
Eve est. L’image est vraie et l’image est fausse, et l’enfant dit « Geviève ».
C’était hier. H. m’a dit : « Vous êtes plus grande maintenant. » Je lui ai répondu avec un humble sourire « C’est à cause des talons ». C’était faux hier, c’est vrai aujourd’hui.
Où est mon humilité géante et ma passion de Christ, mon visage renversé vers les cieux, grande question, vers la Grande Question. Et cette quête était une question.
Et j’ai honte d’être la messagère d’hier. C’est la chute.
Hier, ceux qui passent dans la rue disaient « Jésus », prophétiques. Aujourd’hui, les murmures grossiers saluent mon passage.
Hier déjà, à l’atelier, tout était signe de vérité, tout était mensonge. Je sentais mourir les voix.
J’arrivais dans la fièvre et croyais trouver la fièvre dans l’Atelier des artisans vrais et purs. Mais non, il oeuvraient dans le calme, les deux frères. Ils coupaient les étoffes et le cuir, travaillaient dans le vif, et tout était silence et tout était musique. L’un passait le sable au filtre du tissu d’Ici, patient ouvrier du temps, et le sage autre frère écoutait avec son dérisoire sourire complice mes folles prophéties, mes folles vérités, et sortait l’âme sereine du paisible lieu, prendre quelque nourriture de ce monde. Avec son oreille exercée il m’avait entendue, son œil de juste plaçait l’une des toiles là, sur le chevalet. « L’envol » fut corrigé. On lui coupa les ailes. « L’Apparition » fut laissée dans son coin, inachevée, pour un jour meilleur attendant son manteau, et ses mains qui ne se trompent pas, mettaient en place le Duo, la Déclaration, le Couple, la Famille, ce qu’ici je pouvais faire quand les voix s’étaient tues.
Et je reprenais ma contemplation, car c’était Ici sous mes yeux. Ils étaient tous deux dans la fournaise, avec des tâches de lumière. La Princesse attendait, enveloppant l’enfant de ses voiles de sang et d’aube. Le Prince exilé était là à ses pieds, le visage baigné de clarté. Car la Source jetait ses feux entre eux : l’Etre sans trait, aux pieds verts de l’Espoir sombre, avait son visage tourné vers le Prince. Le pourpoint écarlate du Prince avait des tâches claires, son aile traînait derrière lui, ensanglantée, brillante, lambeau vermeil. Les doigts de sa belle main fine, accrochaient la pâle fluidité et touchaient les genoux de celle qui l’avait attendu. Leurs bras se confondaient sous les voiles incandescents et rayonnants.
Et ils avaient repris le dialogue interrompu. Et Lui était témoin. Il éclairait tout.
Et c’était une image, elle était pleine d’erreurs, sa vérité resplendissait.
L’enfant qui ne sait pas, l’enfant étranger a biffé le joli message de ma K. : le cadre de fleurs, le cadre des boules de la plage, et il a dessiné au dos de la page de fausses maisons. Ma K. va montrer à la vierge au visage de voisine son dessin : je lui dis que ce n’est pas le sien. Elle rentre, se pelotonne et pleure, recroquevillée dans sa tristesse.
Je m’agenouille près d’elle, la prends dans mes bras et lui explique l’erreur : le garçon ne sait pas, il a tout effacé. « Veux-tu que je fasse disparaître ces ratures ? » Je la console encore : « Ces maisons sont vilaines, la tienne est plus jolie, il ne faut pas dire à la jeune fille que c’est toi qui les a dessinées ; celle que tu as faite pour moi est tellement plus jolie ! Elle n’a pas de porte, seulement des fenêtres, et le seuil rejoint la mer dans la lumière rose et mauve, et il y a une tâche de Soleil ».
Et l’enfant rassurée : « Les fleurs se sont fanées. J’ai oublié de mettre de l’eau », dit-elle. Et elle froisse la fausse image qui était vraie hier.
Elle recommence à dessiner des fleurs enfermées dans un cercle, et des séries de nouveau-nés. « Le garçon a fait comme ça » – (et elle raie l’air) –, « c’est pour cela que j’ai pleuré ».
La voilà déjà qui dessine des dents à ses nouveau-nés : « La mouche a fait tomber la dent, et ça c’est K. qui pleure ».
Les faux messages sont froissés. D’autres signes apparaissent, mais la mouche rôde, déjà elle infeste tout. Il faut recommencer.
Et la voisine au visage de vierge m’appelle : est-ce un nouveau message ? Non, elle apporte la nourriture à l’enfant par sa mère oubliée, vierge de bonté.
Et la Messagère du mensonge disait aussi la vérité. Elle parlait du travail, de la peine et du temps, des repas qu’elle confectionnait, de ses visites à l’enfant malade et berçait dans ses bras de vierge douloureuse, d’un chant où s’exaltait la tristesse du monde, le nouveau-né qui ne comprenait pas et riait, parce qu’il savait.
Et j’achève le poisson commencé par l’enfant. J’avais oublié le goût de l’huile d’olive. Ce n’est pas si mauvais ! Pourtant, ce goût d’eau pure et fraîche sans cesse renouvelée !
J. va rentrer de Paris. Il aura repris du poil de la bête et c’est un Prince exilé.
Son message rose saumon a beaucoup voyagé. Il me parle en encre noire d’une vérité dans le Silence.
Les messages retrouvés retournent à la Nuit de la Vérité.
Et c’est l’éternelle Quête de lumière. On danse sur la Corde Raide. L’état de siège durera-t-il toujours ?
« Je vais à la plage parce que je t’aime », dit l’innocence vraie de l’enfance.
Irai-je à la plage mourir l’Amour dans l’âme ! En attendant, reprenons notre visage de Dignité et rentrons dans le silence. Laissons notre visage de Vierge offensée.
Et je sors sur le seuil, respirer le parfum des roses fraîches qui se fanent et renaissent.
Dans l’Atelier de l’artisan vrai, la dernière toile éclate dans sa lumière : cuir sur bois et couleur. Le cuir a des trous et pend en lambeaux. « Cela fait mal, on dirait un cancer ! », dis-je. « Le cancer est venu », répond le maître.
L’habit de fête que j’avais revêtu en entrant pour annoncer la bonne nouvelle, s’est changé en haillons dont les lambeaux portent encore des traces de lumière.
FIN

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