Je suis dans l’état neutre entre l’espoir et le désespoir, celui du Jeu, et comme il se doit, cela me divertit.
Que celui qui a envie de mourir se soumette à un jeu intellectuel, tout en étant bien persuadé que cela n’est qu’un jeu, que ce n’est pas sérieux.
Ecrire à KAM., au sujet de « La Corde Raide ». Acheter du papier à lettres. « La Corde Raide » ou « L’Amour dans l’Âme ».
Ce matin du 19, je me réveille avec cette « saveur amère de l’humaine condition », la mienne.
Après 7 heures, le jour est déjà levé, il ne faut pas que je me rendorme. C’est beau le jour qui se lève. J’ai fini par aimer le paysage que l’on voit de mon unique fenêtre, de mon unique balcon, des maisons sur cours parfois fleuries, un bout de jardin insolite enfermé entre quatre murs sur l’un desquels grimpe une floraison mauve : un néflier ; petit paradis clos où l’on a accès par une porte de mosaïques colorés semblable aux portes orientales des palais marocains.
Tout dort encore dans la paix des choses. Du linge sèche à toutes les fenêtres. Tant de gens qui aiment faire la lessive, « enlever la poussière » dit Frénaud. Les premières rumeurs, tout s’éveille.
Je ne me rendormirai pas. Que de nuits passées, de petits jours à noyer dans le sommeil peines et chagrins.
Je veille, le vrai sommeil n’est pas encore venu.
« On naît fille, on naît garçon,
on vit en chantant des chansons,
on meurt en buvant des boissons » (Charles Cros).
J’attends mes poètes.
Je partirai la joie au cœur, « sans une larme sans un cri ». Je chanterai peut-être « il faut savoir encore sourire », « deux tziganes sans répit »... des chansons encore plus belles, celles que j’inventerai alors.
KAM., j’ai eu envie de t’écrire ce matin, je ne l’ai pas fait encore... quelques doutes : es-tu vraiment mon ami ? Pardonne-moi. Ne me trahis pas. Je t’écrirai dans la journée.
Mon Ange en chemise de nuit s’est levée. Elle parcourt avec sérieux le dernier « ELLE ». Monsieur Maurois, les récits ne vous conviennent que s’ils font jaillir la larme à l’œil.
Ceux qui liront celui-ci auront je l’espère les yeux secs.
Milosz, je pense à toi.
Cette valise, dérisoire objet que l’on m’a apporté ? Pour cette sorte de voyage les bagages sont inutiles.
« Il faudra s’habiller comme pour une fête ».
Je dois écrire à ma mère pour qu’elle m’envoie mes poètes.
J’ai pris un instant à respirer profondément, K. me demande ce que je fais.
Jeudi j’irai à l’atelier. Ai-je un sens pour la peinture ? Que va-t-il surgir de ce désert de peine et de larme ? La vie que j’aime m’a quitté, j’abandonnerai la vie. « Danse ailée », « L’oiseau de lumière », « Le lointain jadis », « Prière », « Danse du feu », « Duo » ou « Déclaration » ou « Le couple » ou « La famille » comme le voit H. « Apparition »... Tiens c’est un poème très beau de Mallarmé :
« C’était le jour béni de ton premier baiser ».
... « Envol », « Au-delà ».
L’unité est dans mon âme. Saurai-je la traduire, en aurai-je le temps, pourrai-je encore croire ?
« Je porte mon amour comme un oiseau blessé, mon désespoir, ma déchirure ».
Toutes tes lettres, mon J., flambent dans mon cœur dévasté...
Les oiseaux chantent, la beauté des choses demeurera. Je relirai toutes tes lettres sans une larme.
« Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson,
ce qu’il faut de regret pour payer un frisson,
ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare »...
Souviens-toi !...
Je meurs l’amour dans l’âme, et je chante. J’ai connu tous les désespoirs. Tu le sais, tout est à chaque instant remis en question, tout est vrai, tout est faux, c’est notre condition.
Oui, J.
« Souris, porque tudo é falso ».
Les voix des poètes se répondent. Intermittence de la lumière, des ténèbres. Il fallait que je te fasse part de l’unité de l’être : l’espoir, le désespoir, cette espèce de terrain neutre, le Jeu.
J’ai relu toutes tes lettres inscrites dans mon cœur au fer rouge.
J’ai relu Frénaud où tout est contenu.
Le rire et les larmes se confondent. Ecoute mes cris de douleur, mes cris de joie. Je t’envoie humblement ce message divin.
Je crois en toi et je t’aime, et la force de mon amour me mènera infailliblement – peu importe où – la joie est en moi. Suis-moi ou laisse-moi mourir.
Je t’envoie Frénaud pêle-mêle, il est d’extrême urgence que tu le lises.
Oui, J.
« Souris, porque tudo é falso ».
Ecoute aussi la belle voix de Frénaud et tu sauras que l’on peut sourire aussi car tout est vrai et éclatant. Le salut est dans la lumière comme dans les ténèbres.
J’ai senti ma liberté immense, mon désir démesuré, ma joie inébranlable et tous les possibles, le délire…
Tu vois, tous les messages te parviennent : le désespoir, le jeu, l’espoir infini et les paroles des poètes.
Plus humbles les miennes avec mes mots et mes couleurs.
Tu n’es point seul, je t’aime, je crois en toi, je ne t’abandonnerai pas. Tu es en moi comme je suis en toi et notre union est infaillible.

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