dimanche 29 mars 2009

Préambule


Le lendemain de ma nuit (22 octobre 1965), Paulinha – infirmière – est venue me montrer l’article du Diário de Notícias, lorsque j’ai évoqué en sa présence mon «voyage». Elle a pris mon pouls et l’a trouvé très faible. Après cette nuit, j’ai voulu «continuer» pour mes enfants. J’ai prié pour que Dieu m’accorde cette deuxième vie. Ecrit d’un seul souffle, qui aurait pu être le dernier de cette «cosmic consciousness».


"O mais belo espectáculo celestial do mundo"
Eis a primeira imagem de Ikeya-Seki, o cometa que todo o Mundo procura com os olhos e que ontem, embora com difficuldade, foi registado por vários observatórios. Afirmam os astrónomos japoneses que o cometa se dividiu em dois ao aproximar-se do Sol ; outros dizem que ela chocará com os astro-rei, desintegrando-se. Nesse caso, poderia dar origem ao maior e mais belo espectáculo celestial do mundo. (…) Ontem, a partir da meia-noite t.m.G., o cometa foi nitidamente visível do terraço do Instituto Científico de Tóquio. (Diário de Notícias, Sexta-Feira 22 de Outubro 1965).

18 octobre 1965


A mes Enfants de Lumière


Au couple : à toutes les Albertine et Julien de la Terre.

A l’enfant, pour que l’on retrouve son caractère sacré et qu’on ne le tue plus de toutes les manières les plus ignominieuses que l’homme ou la femme aient trouvées.

A tous les truands de belle race.

A tous les poètes, les écrivains « morts » ou vivants, que j’ai appelés à l’aide en cette nuit d’extase et de fièvre.

A celui qui porte tous les Noms car il est le Tout, celui qui n’a pas de nom puisqu’il les contient tous.

A qui m’a révélé son message en cette fameuse nuit, je le transmets dans la certitude et l’humilité la plus haute car je le leur ai promis à tous.

C’est le message de la vérité révélée, de la connaissance des choses divines vraies, pures et belles.

J’ai fait dans l’humilité et la simplicité de mon cœur sincère la démarche douloureuse des ténèbres plus sombres vers la lumière.

Je ne savais pas que j’allais vers la lumière puisque j’avais opté pour l’ombre.
Par un lent processus de pensées dont on découvrira le sens dans ce livre, je suis allée plus avant.

Ma crise avait atteint un paroxysme.

Le 18, j’entrevoyais l’aube.

Le 21, il s’est produit le cheminement que je décris dans des lettres et ce livre, que j’ai appelé « Les déserts de l’Amour ».

Je demande aux hommes de considérer ces lignes avec le respect qui est dû à son essence divine.

C’est un MESSAGE.

Que tout être ouvre ses yeux et ses oreilles.

Qu’il entende le message.

Dans cette nuit j’ai retrouvé mon unité, j’ai vu que tout était lié dans la vie d’un être humain, et qu’il ne peut se perdre s’il veut bien se rappeler : enfance, rêves, expériences vécues, lectures.

Que la vie a un sens, la vie de chaque être.

Le monde n’est pas absurde, mais l’absurdité naît des erreurs ou plutôt errances de l’homme, et qu’une fois qu’il a ouvert les yeux, que ses yeux ont été dessillés il ne peut se tromper ; il est dans la voie sûre.

« Aux noces de l’homme avec lui-même », comme le dit très bellement André Frénaud, et dans le chemin vers l’éternité et la lumière.

C’est un message d’Amour, un message d’Espoir.

Lisbonne, 18 octobre 1965.


Je meurs l’Amour dans l’âme. Tout le reste n’est que littérature : vérité écrite en lettres de feu et de sang. Cet amour de la vie, le soleil et sa caresse, la mer et son âcre parfum d’algues et de sel ; la senteur enivrante des fleurs. Plaisir de nager, m’étendre au soleil, rêver, voir : les mouettes, leur vol ; les mille dessins colorés lorsqu’on ferme les yeux ; tous ces points lumineux. Soif de l’harmonie des choses et des êtres. Toi, je t’aimais, je t’aime, j’aime tout en toi, tu es toujours toi que j’attends. Pourquoi te dire ce que tu sais déjà ? Tu n’ignores rien de mon être, de mes pensées, de mes espoirs et désespoirs.

M’en irai-je veuve de vie, de Tout ?

Détruire tout ce qui marque le temps, les miroirs.

Rester debout, droite jusqu’à la fin.

Souvenir de morale stoïcienne, Marc Aurèle. « Vivre chaque instant comme si c’était le dernier ». Cela m’avait paru impossible. Mais si, c’est merveilleux. Je goûte jusqu’au calme de mes gestes, ceux qui ont un sens immédiat. Il n’y a plus que ceux-là que je puis accomplir. Bien sûr j’ai les gestes de l’amour à l’égard des enfants. J’ai détruit tout signe de colère, de nervosité à l’attention de K. Je crois que j’y parviendrai. L’harmonie doit régner, sans laquelle je ne peux vivre, sans laquelle je ne pourrai mourir. Mon chagrin n’est plus intolérable, je l’ai fait mien. J’ai intégré mes larmes à mon être et je n’en ressens plus l’âpreté, mais la douceur. Ma douleur est plus tranquille, elle est mienne, je vis en elle comme en le sein de la « solitude ma mère » – ô Milosz, je te souhaite, je souhaite te lire. Je ne t’ai jamais oublié. Je t’attends. Apollinaire et vous tous « mes » poètes que j’ai seulement effleurés. J’ai tant à apprendre : poésie, littérature vraie, peinture. Je suis inachevée. Ai-je le droit de mourir ainsi ? Je ne le crois pas. Je sais que non. Je ne le veux pas. Je veux disparaître « riche », sachant que cette richesse n’est qu’une base pour l’autre monde, un « certain bagage » doit être nécessaire (terme scolaire atroce qui me fait sourire), sans lequel on ne peut s’élever là-bas.

Carnet, toutes tes pages sont pleines de projets informulés, toiles futures,... Je noircirai ces pages jusqu’à ce que « la plume impuissante à dire », souvenir de Fernando Pessoa, notre poète, mon Amour.

Il règne un silence très grand. JOR. dort, K. est sortie. Je me vois écrire ; je suis déjà si peu de ce monde ; c’est ma main qui trace des signes, l’autre repose sur mon poignet ; mon esprit est ramené ici-bas par mon cœur lourd de peine. Les enfants m’obligent à vivre, douce, intolérable obligation.

Je me suis promis d’avoir le visage souhaité « ce jour ». KAM. a raison, nous n’avons pas de face... Dieu ne peut donc en avoir pour nous. Il me faut retrouver le visage d’avant les peines, en effacer toute trace, rester maître et ferme en la volonté que la joie y demeure seule inscrite.

J’ai un rêve de plage depuis longtemps : je marche ivre, chemine sans cesse... et puis tombe... Je sais déjà... P. sait aussi ce rêve.

Mon Amour, toi que j’attends, ce rêve d’un Etre qui n’était pas toi. Mais c’était un mauvais rêve. Toi je sais qui tu es, tu ne peux me tromper.

Maintenant, je dois veiller à moi-même, me veiller. Eviter les faux pas. Que ce soit une « Danse ailée »[1]. Ô reprendre la danse si nécessaire à mon être. Je danserai ma douleur qui est belle, car il est une douleur laide.

Dans mon désir de peindre, je m’interroge : la peinture veut-elle de moi ? Là encore, il ne faut pas trahir, se trahir, ni trahir les « Autres » (je veux dire seulement quelques-uns, ceux qui savent, je veux parler de ceux qui ne sont ni sourds ni aveugles, qui ont un cœur, une âme). Je crois en H. mon maître. Lui je l’appelle Monsieur. Il est très subtil et doit savoir que mon respect, mon admiration qui ne s’étalent pas, sont là, profonds, vrais, et devant lui seul. C’est extraordinaire de rencontrer des Etres. H. est un être, inutile d’ajouter vrai.

Ces pages ne sont pas pour tous.

Les heures passent. Mon réveil, triste objet – je l’ai toujours détesté – fait entendre son bruit monotone.

J’ai toujours des miroirs à portée de la main. Tu connais, J., ma hantise des miroirs. Je contemple mon visage : il m’effraie. Mes yeux où tout est contenu, mes yeux « gris-vert » ; la pupille grandit et se rétracte et pourtant l’intensité de la lumière est égale à elle-même. C’est curieux, ce soleil noir, mouvant, qui me rappelle Nerval, le sombre, le ténébreux ; tu sais, J., c’est ton livre, celui que tu m’avais offert et que je t’ai envoyé un jour pour que tu sois moins seul à Paris.

[1] Peinture détruite par un faux-frère.


Lettre 1 à J.

J., comme je t’aime ; je ne pourrai jamais interrompre ce dialogue, ce dialogue avec moi, avec toi qui est en moi. Je sais toutes tes lettres, ta tendresse, ton amour. Je te connais aussi, tu sais.

J’attends ton télégramme, il ne viendra pas. Et pourtant j’attends, j’attendrai, ce sera, c’est l’une de mes forces – rassures-toi ce n’est pas la seule, car il faudrait alors l’appeler faiblesse.

J’ai parlé calmement à K. ce soir, sans hausser la voix, sans m’irriter de ses questions ; je m’étonne de ma patience, de mon calme. Serait-ce la sagesse ? Cela me fait sourire, bien sûr je n’y crois pas.

Montaigne dit que philosopher c’est apprendre à mourir.

Mourir laisse entrevoir la sagesse et apprend à vivre.

Comme tout est simple, comme cela serait facile. Enfin, il ne faut jamais s’éloigner du sentiment de vanité des choses de ce monde. Vains les paroles et les gestes, et les actes et les pensées parfois. S’attacher à ne pas souffrir ; non pas fuir la souffrance mais la dominer en se dominant soi-même, l’assumer en la faisant faire corps avec son être, lui offrir un asile sans s’irriter de sa présence sachant qu’elle peut rester longtemps puis un jour partir, puis revenir s’installer à nouveau en étranger familier.

Non, Monsieur Sartre, l’enfer ce n’est pas les autres mais soi-même. Ce huis clos dont il est difficile de sortir car nous ne sommes jamais assez savants, jamais assez conscients, jamais assez attentifs. Il y a plusieurs sorties, il faut les découvrir soi-même, patiemment, prudemment, intelligemment, s’armer de précautions et alors cheminer avec une lenteur assurée.

Oui, cher poète André Frénaud, « Je me suis inacceptable ». La réconciliation avec soi-même doit s’accomplir, doivent être célébrées « les noces de l’homme avec lui-même ».

« Désespérée » c’est un mot. C’était vrai, c’est vrai. Mais sans doute mon désespoir a-t-il pris un autre visage plus serein, plus pur. Désespérée de quoi ? Je crois en toi, donc désespérée de moi, de n’être que moi, tu le sais, mais ce serait trop long à te dire. Vivre sans toi me serait impossible ou – plus simplement car il faut toujours revenir à la simplicité – insurmontable.

Les enfants dorment, insouciants, heureux, je l’espère dans leur innocence première. C’est beau l’enfant qui dort, sais-tu ?

J’essaie de t’imaginer, mon télégramme froissé dans ta poche, ou jeté dans une rigole, mais les termes inscrits dans ta pensée qui me fuit... mais ne peut me quitter. Oui ton masque colle à ton visage, mais ce n’est qu’un masque, tu le sais comme moi. Un jour, il tombera. Seuls les mauvais acteurs s’identifient à leur personnage et oublient avant tout qu’ils sont des êtres authentiques. Tu es, et restes authentique pour moi. Qu’importe que tu te sois trompé un temps ! Qu’est-ce que ce temps à la mesure de l’éternité vers laquelle je me dirige ? Que représente un oubli auprès d’une conscience aimante ? Cette lettre que je souhaiterais t’envoyer à la suite de si nombreuses missives que tu as enfouies en quelque lieu, te l’enverrai-je ? Ou te parviendra-t-elle seulement un jour ? Et sera-t-elle encore lisible ? Sais-tu, c’est G. qui t’écrit, qui écrit à son J. J’ai imaginé une lettre 1 bis, de la Marquise de Merteuil à Valmont. Je te dirais, la Marquise dirait :

« Me boudez-vous Vicomte, ou bien êtes-vous mort ». En fait, je sais qu’il n’en est rien. J’ai fait mander chez vous des nouvelles et l’on m’a assurée que vous étiez en parfaite santé. A la bonne heure ! Tous vos maux ont-ils donc disparu ? J’en suis fort soulagée, ou, ce qui y ressemblerait beaucoup, ne vivez-vous plus que le masque au visage, vous qui n’êtes plus vous, vous vous conduisez comme si vous aviez peur de votre amie ou de votre vrai visage. Serait-ce une farce en socque vert et masque ? Vous n’aimez pourtant pas le mélodrame. Otez-le donc ce masque qui me prive du plaisir de vous voir, ou osez alors le garder et fièrement me le montrer. Seriez-vous donc mauvais acteur pour vous identifier à votre personnage ? Mais laissons ce sujet qui me donne de l’humeur...

Au moins écrivez-moi plus souvent que vous ne faites, et mettez-moi au courant de vos progrès. Savez-vous que voilà plus de quinze jours que cette ridicule aventure vous occupe, et que vous négligez tout le monde.

A propos de négligence, vous ressemblez aux gens qui promettent toujours de leurs nouvelles aux bien portants, mais négligent de les leur faire parvenir. Vous finissez votre dernière lettre en m’assurant qu’une plus longue suivra. J’attends et cette attente, ce silence ne vous inquiète pas.

Ah ! Fripon, vous me cajolâtes, de peur que je ne me moque de vous. Allons, je vous fais grâce. Vous m’avez écrit tant de folies qu’il faut bien que je vous pardonne la sagesse de votre silence. Quand vos belles phrases produiraient l’ivresse de l’amour, vous flattez-vous qu’elles soient assez longues pour que la réflexion n’ait pas le temps d’en empêcher l’aveu ? Oui je sais, vous vous flattez d’être maître en cet art si difficile en amour qui est d’écrire ce qu’on ne sent pas. Je dis écrire d’une façon vraisemblable : ce n’est pas qu’on se serve des mêmes mots, mais on ne les arrange pas de même ou plutôt on les arrange et cela suffit.

Tenez, vous ne méritez pas que je vous parle d’un projet qui m’est venu à l’esprit ; tandis que l’on me faisait porter une malle, ce qui m’a fait sourire : oui un voyage l’on ne peut vous le celer. Savez-vous qu’une correspondance s’est établie avec votre ancien et meilleur ami, et votre amie toujours actuelle (du moins j’ose l’espérer) et sincère n’en doutez pas. Ce voyage avec lui ? Vous voulez rire ! Pour cette sorte de voyage, il n’est point d’ami sûr.

Savez-vous que cette pièce à quatre personnages me plaît, m’amuse extrêmement et je suis vraiment fâchée d’être obligée d’en rire toute seule. Les masques tomberont-ils ? Lequel tombera le premier ? Lequel restera collé pour toujours ? Je suis piquée au jeu.
Il me prend une envie folle de ne pas quitter mon siège afin d’en attendre le dénouement. Mais devant cette sagesse hindoue, je veux dire votre silence, vous ne méritez point que l’on commette cette folie pour vous.

Adieu... vicomte, pour aujourd’hui.

De ce 18 octobre 1965 au soir.

19 octobre 1965


Je suis dans l’état neutre entre l’espoir et le désespoir, celui du Jeu, et comme il se doit, cela me divertit.

Que celui qui a envie de mourir se soumette à un jeu intellectuel, tout en étant bien persuadé que cela n’est qu’un jeu, que ce n’est pas sérieux.

Ecrire à KAM., au sujet de « La Corde Raide ». Acheter du papier à lettres. « La Corde Raide » ou « L’Amour dans l’Âme ».

Ce matin du 19, je me réveille avec cette « saveur amère de l’humaine condition », la mienne.

Après 7 heures, le jour est déjà levé, il ne faut pas que je me rendorme. C’est beau le jour qui se lève. J’ai fini par aimer le paysage que l’on voit de mon unique fenêtre, de mon unique balcon, des maisons sur cours parfois fleuries, un bout de jardin insolite enfermé entre quatre murs sur l’un desquels grimpe une floraison mauve : un néflier ; petit paradis clos où l’on a accès par une porte de mosaïques colorés semblable aux portes orientales des palais marocains.

Tout dort encore dans la paix des choses. Du linge sèche à toutes les fenêtres. Tant de gens qui aiment faire la lessive, « enlever la poussière » dit Frénaud. Les premières rumeurs, tout s’éveille.

Je ne me rendormirai pas. Que de nuits passées, de petits jours à noyer dans le sommeil peines et chagrins.

Je veille, le vrai sommeil n’est pas encore venu.

« On naît fille, on naît garçon,
on vit en chantant des chansons,
on meurt en buvant des boissons »
(Charles Cros).

J’attends mes poètes.

Je partirai la joie au cœur, « sans une larme sans un cri ». Je chanterai peut-être « il faut savoir encore sourire », « deux tziganes sans répit »... des chansons encore plus belles, celles que j’inventerai alors.

KAM., j’ai eu envie de t’écrire ce matin, je ne l’ai pas fait encore... quelques doutes : es-tu vraiment mon ami ? Pardonne-moi. Ne me trahis pas. Je t’écrirai dans la journée.

Mon Ange en chemise de nuit s’est levée. Elle parcourt avec sérieux le dernier « ELLE ». Monsieur Maurois, les récits ne vous conviennent que s’ils font jaillir la larme à l’œil.

Ceux qui liront celui-ci auront je l’espère les yeux secs.

Milosz, je pense à toi.

Cette valise, dérisoire objet que l’on m’a apporté ? Pour cette sorte de voyage les bagages sont inutiles.

« Il faudra s’habiller comme pour une fête ».

Je dois écrire à ma mère pour qu’elle m’envoie mes poètes.

J’ai pris un instant à respirer profondément, K. me demande ce que je fais.

Jeudi j’irai à l’atelier. Ai-je un sens pour la peinture ? Que va-t-il surgir de ce désert de peine et de larme ? La vie que j’aime m’a quitté, j’abandonnerai la vie. « Danse ailée », « L’oiseau de lumière », « Le lointain jadis », « Prière », « Danse du feu », « Duo » ou « Déclaration » ou « Le couple » ou « La famille » comme le voit H. « Apparition »... Tiens c’est un poème très beau de Mallarmé :

« C’était le jour béni de ton premier baiser ».

... « Envol », « Au-delà ».

L’unité est dans mon âme. Saurai-je la traduire, en aurai-je le temps, pourrai-je encore croire ?

« Je porte mon amour comme un oiseau blessé, mon désespoir, ma déchirure ».

Toutes tes lettres, mon J., flambent dans mon cœur dévasté...

Les oiseaux chantent, la beauté des choses demeurera. Je relirai toutes tes lettres sans une larme.

« Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson,
ce qu’il faut de regret pour payer un frisson,
ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare »...

Souviens-toi !...

Je meurs l’amour dans l’âme, et je chante. J’ai connu tous les désespoirs. Tu le sais, tout est à chaque instant remis en question, tout est vrai, tout est faux, c’est notre condition.

Oui, J.

« Souris, porque tudo é falso ».

Les voix des poètes se répondent. Intermittence de la lumière, des ténèbres. Il fallait que je te fasse part de l’unité de l’être : l’espoir, le désespoir, cette espèce de terrain neutre, le Jeu.

J’ai relu toutes tes lettres inscrites dans mon cœur au fer rouge.

J’ai relu Frénaud où tout est contenu.

Le rire et les larmes se confondent. Ecoute mes cris de douleur, mes cris de joie. Je t’envoie humblement ce message divin.

Je crois en toi et je t’aime, et la force de mon amour me mènera infailliblement – peu importe où – la joie est en moi. Suis-moi ou laisse-moi mourir.

Je t’envoie Frénaud pêle-mêle, il est d’extrême urgence que tu le lises.

Oui, J.

« Souris, porque tudo é falso ».

Ecoute aussi la belle voix de Frénaud et tu sauras que l’on peut sourire aussi car tout est vrai et éclatant. Le salut est dans la lumière comme dans les ténèbres.

J’ai senti ma liberté immense, mon désir démesuré, ma joie inébranlable et tous les possibles, le délire…

Tu vois, tous les messages te parviennent : le désespoir, le jeu, l’espoir infini et les paroles des poètes.

Plus humbles les miennes avec mes mots et mes couleurs.

Tu n’es point seul, je t’aime, je crois en toi, je ne t’abandonnerai pas. Tu es en moi comme je suis en toi et notre union est infaillible.

20 octobre 1965


Lettre 2 à J.

Le 20. Tes lettres, Frénaud, soudain tout ce que j’avais écrit a sonné faux. Une force immense m’a soulevée ce matin. Je me suis sentie libérée du poids de ma peine. J’ai relu les Tablettes au Roi que m’a envoyé KAM., l’étincelle de vie a ranimé le feu qui couvait sous les cendres. Ce matin, je rayonnais, je volais. Et je n’ai eu de cesse de partir au plus vite acheter ce papier à lettres que je te destinais. Je ne pouvais te faire parvenir de tels messages sur un quelconque papier, et j’avais épuisé les lettres bleues.

Long cheminement des ténèbres vers la lumière. Emergée de la Forêt des Ténèbres comme Petit Bossu, j’étais éblouie par le soleil, je titubais, je délirais. Douce folie, fièvre lucide. Désir brûlant que ces lignes te parviennent expressément.

J’ai trouvé la sérénité. Sans espoir sans désespoir, j’ai enregistré l’absence de courrier. Et j’ai chanté, chanté ma joie tout le jour. Tous les chants se sont élevés dans mon cœur, sont montés à mes lèvres : chants désespérés, chants de liesse, tous intégrés dans mon être réhabilité, que baignait l’aube douce d’une harmonie nouvelle.

Foi et certitude m’habitent et ont chassé le désespoir. Il fallait que je t’envoie ce message urgent.

Demain, je le sais tu auras mes trois lettres. Mon humilité, ma foi sont telles que je n’augure rien, mais je sais que l’être à qui ce message s’adresse est de la race des « Appelés », qu’il ne peut errer longtemps dans les sombres ténèbres puisqu’il est homme de lumière.

Mon attente est sereine.

« Une terrible tempête se prépare. Pour moi je reste calme, et comme un phare qui domine la mer agitée, je souris de voir à mes pieds les assauts inutiles des vagues. » (Shelley).


Lettre 3 à J.

« So I turned to the garden of love.
That so many flowers bore
And I saw it was filled with graves » (W. Blake).

L’oasis merveilleux avait disparu, le mirage resplendissant s’était évanoui, et il ne restait plus qu’un âpre désert de larmes et de sel. Je laissais s’élever autour de moi les remparts du désespoir, de la détresse, la muraille de l’orgueil et « le mur mitoyen – la haine entre toi et moi » grandissait. Je relisais tes lettres une à une, et tout ce qui avait empli mon cœur de douceur, de tendresse, tout ce qui m’avait charmée me devenait suspect. Je relevais les termes qui devaient attiser mon doute, et les paroles qui m’avaient noyée dans leur blanche félicité devenaient de tranchantes épées qui perçaient mon cœur de leur brillante « acérité ». Je laissais le ver du doute ronger mon cœur et m’ôter la vie lentement, je t’oubliais, je te niais, je ne t’aimais plus, je te haïssais, tu me devenais étranger, hostile, suspect.

Puis un lent cheminement à travers les larmes et les brûlures de la détresse s’est effectué, à travers « La Forêt des Ténèbres ». Patiemment j’ai avancé dans la nuit, écartant les ronces et les épines qui arrachaient mon cœur, déchiraient mon âme. J’ai marché longtemps, longtemps après m’être relevée, car une éternité j’étais demeurée gisante, sans connaissance, privée de vie, morte ; et au petit matin, un certain petit matin, j’ai retrouvé l’issue vers la lumière ; une aube éclatante, resplendissante s’est levée et j’étais inondée de clarté. Je brûlais de vie après avoir été consumée dans la fournaise. Enfin, j’émergeais et j’ai trouvé intolérable de ne pas t’entraîner avec moi dans ce sillage pur.

Il nous faut trouver l’harmonie, le calme, la sérénité.

Fuir les angoisses de la nuit et retrouver l’éternité.

J’ai retrouvé les lois de la vie : le Mouvement, l’Amour. J’ai écouté le chant de Foi et peu à peu il a couvert la plainte de la détresse.

Elle est là pourtant l’ennemie, la traîtresse, et je la sens parfois se réveiller – « le ver est au cœur de l’homme » dit Camus –, mais je chante à travers mes larmes un chant d’amour et sans cesse je renais de mes cendres, car c’est la Loi et nous ne pouvons y échapper, mais c’est une aube nouvelle et je marche grandie d’une connaissance neuve pourtant si ancienne, vieille comme le monde, car l’homme sans cesse se perd pour se retrouver, et sans cesse il oublie que son étoile brille et qu’il suffit de garder les yeux fixés sur elle-même si parfois les yeux brûlés par sa clarté il ne voit plus que de la nuit, il doit savoir qu’elle est là, qu’elle demeure elle, brillante et éternelle. J’avais oublié que mon Oiseau de Lumière qui émerge des ténèbres est enveloppé d’ombre. Lorsque je le regarde, il m’apparaît sombre, noyé et je ne le reconnais pas. Parfois des taches de clarté se posent sur ses ailes qui me rappellent alors qu’il est entièrement pétri de la substance de Joie.

Tout n’est que « mouvance » autour de nous, et nous-mêmes d’éternels errants ; et nous traînons nos ailes derrière nous. Il ne faut pas perdre de vue l’Oiseau de Lumière qui chemine à tire-d’aile, émergeant de l’ombre et sans cesse baigné par elle.

Ce sont mes mots, mes pauvres mots, mes images et mes couleurs, et je devrais sans cesse revenir à Frénaud ou à toute autre source. Et sans cesse je te harcèlerai, sans cesse je t’aveuglerai de tous les faisceaux que je trouverai sur mon chemin ; je ferai en sorte que le phare n’inonde pas seulement une partie de la nuit, mais qu’il balaye toute l’épaisseur des ténèbres.

« L’étoile réapparut » (Frénaud).

Toujours obéir dans la même direction (Camus, Nietzsche, Malraux). Il en résulte quelque chose de raffiné, de fou ou de divin.

Croire, se souvenir.

Non, mon J., je ne te laisserai pas te baigner dans la fraîcheur de tes épaisses ténèbres. Je finirai bien par te découvrir dans ton opaque linceul, ton froid tombeau, je trébucherai encore, j’errerai moi aussi, je tomberai encore mais je me relèverai, la main tendue vers toi telle une somnambule, et lorsque je t’aurai délivré de ta confortable solitude, je te dirai, solitaire moi aussi – Viens mon Amour, laisse moi errer avec toi, nous chercherons ensemble.

« L’intégrité de l’amour
intègrera la vie ».

… « L’Etre inaccessible… ».

… « La vraie patrie, celle qu’on n’atteint jamais »…

Mais nous saurons que dans notre Amour et notre Foi, nous errerons toujours, car l’Oiseau de Lumière fuit sans cesse, et laisse traîner derrière lui des épaisseurs d’ombre ; parfois nous retomberons, l’un, l’autre ou les deux entraînés, et il faudra se relever et marcher encore vers la lumière cachée, écouter les voix du silence, cheminer vers la vérité à travers le mensonge.

Les vers de Frénaud frappent mon cœur qui doute et croit.

Le champ de blé noyé de soleil de mes anciens rêves s’impose sur l’image devenue fausse de mon désert de larmes. Je n’étais pas prévenue contre cette nuit, mais je ne savais pas non plus qu’elle contenait cette aube de blancheur.

Pourtant, je suis pénétrée de la vanité de toute chose et c’est pour cela même que je peux vivre.

Je te prendrai par la main et te conduirai doucement dans le Jardin de l’Amour où d’innombrables et douces fleurs naissent. Je m’étais égarée moi aussi, je n’avais trouvé que des tombes, mais notre amour devait mourir pour renaître ; soudain une profusion de tendres fleurs a enseveli la pierre et je me suis retrouvée dans le Jardin de l’Amour, il m’était intolérable que tu n’y sois avec moi.

Je t’écrirai sans relâche, la source de vie, la source d’amour a ressurgi en moi, la Joie éclatante a noyé le halo de désespoir, la paix, la sérénité m’habitent, et je t’aveuglerai de ma certitude, te brûlerai à mon Amour, te ranimerai à la Vie, te noierai dans l’océan de paix lucide et te rendrai la Foi de ceux qui savent et ne peuvent demeurer longtemps hors du chemin de Vie.

Quelle force divine extraordinaire est née en moi, être faible, torturé par le doute, habité par le désespoir et la détresse : la certitude dans la mort a fait place à la certitude dans la vie, c’est incroyable, merveilleux, resplendissant.

Je t’entraînerai dans cette nuée limpide, je te rendrai le glissement des mouettes au-dessus de l’eau déchaînée. Je te ferai connaître le pur, merveilleux éveil, la résurrection au soleil.


Lettre 4 à J.

Le 20, l’aube s’est levée. L’aube pour moi commence à 7 heures… Il suffirait d’une poussée un peu forte et les vannes craqueraient, livrant passage au flot démesurément grossi de ma détresse.

Un chant triste et lent naît dans mon cœur, je nous vois tournoyer lentement, enlacés au « Forno » comme en un rêve. Je respire avec toi la fumée de Paris, l’insoutenable odeur du métro donne la nausée.

J’aurais pu t’écrire, j’aurais dû t’écrire au petit matin, J. Les pensées, les images tournoyaient en une ronde folle dans mon esprit, dans mon cœur, éblouissantes de clarté ; parfois un soleil noir noyait mon cœur de détresse, puis la lumière inondait tout.

Ce matin le doute me guettait au réveil.

Je relis les Tablettes au Roi. Comme le Rossignol de ma prison je lancerai mon appel inlassable, mon clair message. Et je me pénètre des paroles fortes.

« Et demeure si ferme dans mon cœur, que ton cœur ne soit pas troublé, laisse les épées de tes ennemis faire pleuvoir leurs coups et les cieux de la terre se soulever contre toi, sois une flamme ardente, un fleuve de vie éternelle et ne sois pas de ceux qui doutent ».

Je pense à Shelley, aux vers si beaux de Blake.

Je t’ai écrit en pensée à l’aube et il me paraissait vain de prendre un papier et une plume. J’aurais aimé que la fluidité forte de la lumière coule de mon cœur dans le tien, sans qu’il fut utile d’employer des mots pour la retranscrire.

Le cheminement Ombre -> Lumière s’élucide. Je vivais dans l’attente et chaque jour me laissait sans force. Le 18 j’avais atteint au paroxysme du désespoir. J’étais déchirée. Il y avait en moi un désert de larmes et de sel. J’avais relu tes lettres et j’y recueillais tous les indices du mensonge. Je retournais dans le Jardin de l’Amour et toutes les fleurs étaient devenues des tombes. Je ne découvrais qu’un cynisme digne de Valmont et tous les mots frappaient mon cœur horrifié : « je préfère garder le silence ». « Toi tu abandonnes ou tu continues ». Tes lettres de plus en plus courtes, comme un souffle coupé – « Te dire que ta lettre m’a plu est impossible » – m’accablaient. Un silence lourd pesait à travers tes mots : « si je ne viens pas c’est que je ne peux pas », « je préfère me taire ».

Tous les désespoirs ont alors envahi mon cœur torturé. Lentement j’ai élaboré un plan.

La première lecture des Tablettes au Roi m’a laissée vide. Puis Frénaud, tes lettres et lentement la lumière s’est faite. J’étais morte car le courant s’était brusquement arrêté ; j’étais restée pétrifiée dans le fleuve gelé du désespoir, je ne cheminais plus. J’oubliais que la loi suprême de vie est le mouvement, que le jour succède à la nuit, de toute éternité ; l’on n’échappe pas à cette loi cosmique, et des flots d’images venaient étayer cette vision : la mer et son mouvement incessant, qui témoigne dit Malraux, de ce qu’il y a de perpétuelle agitation dans l’homme.

Je chantais les mouettes ; elles aussi abandonnaient leur harmonie première pour se poser aux rivages désolés, puis l’une donnait le signal et c’était le départ vers les cieux. Il fallait que je t’entraîne dans mon vol... Toujours le rocher que Sisyphe avait péniblement hissé jusqu’au sommet, re-dévalait la pente.

« Le ver se trouve au cœur de l’homme », dit Camus.

Le phare n’éclaire jamais la totalité de la surface de la mer en une seule fois, il projette inlassablement son faisceau de lumière qui naît et meurt et renaît.

« Se niant lentement s’élève
un homme porte lumière ».

... « Depuis si longtemps qu’il n’y avait plus de lumière
mais de la neige sale et des rats ».

... « Mais je ne puis guérir d’un appel insensé ».
... « Ils circulent dans une ronde course les appelés ».

« Hâlant tous mes morts vers le mystère non avenu ».
« Passeur de l’être inaccessible ».

... « Tout m’inquiète... je n’ai pas peur ».

Sans cesse le perpétuel ressac, vague de certitude, vague de doute, lumière, ténèbres.

Impossible de fermer le cercle de lumière ni le cercle des ténèbres, impossible « d’enclore la rumeur de l’éternel ».

« La mort qui allaite ma vie comme son enfançon ».

Mais il faut aller, toujours avancer.

Ce matin, mes lettres me paraissent absurdes et vaines et je décide de t’écrire sans relâche. Qu’importe si j’erre. J’agirai maintenant dans cette même direction, sans cesse je me relèverai et je marcherai.

« A demain mes morts
Continûment fraîches
Comme il fût hier
Comme est aujourd’hui
La vie devenant ».


Le 20 au soir, la 4e lettre est partie vers J.

Je sens en moi une sereine et immense lassitude.

Mon corps m’obéit comme un esclave et je le soigne comme un maître. Je me trouve un nouveau visage, mes yeux agrandis par la recherche de l’absent. Je puise aux sources de lumière, cette quête me laisse affaiblie mais en paix avec moi-même, élucidée, triomphante et humble.


Lettre 5 à J.

Quelle détresse que la notre, quelle détresse que la tienne pour avoir oublié notre visage. Je te suis désespérément dans Paris, je chemine derrière toi sous la pluie et le froid des nuits, je suis ta solitude et tu ne le sais pas, je m’accroche à tes pas, je fais avec toi le chemin infernal et tu l’ignores, je suis ta sœur de peine et lorsque tu contemples dans la glace ton visage amaigri, tu oublies que c’est moi qu’il rencontre, moi qui te ressemble. C’est moi qui m’assieds près de toi dans ce bar, où tu commandes avec lassitude du café fort. Je suis ton ombre et tu as oublié qu’à travers ces longs cheminements, ces errances, c’est moi que tu cherches. Je suis ta lassitude et ta déchirure d’être sans moi. Je te suivrai partout, jusqu’à ce que l’intensité intolérable de ma présence t’arrête : tu te retourneras enfin et marcheras à ma rencontre, et je serai dépouillée et prête pour l’éternité.

Dans la nuit.

J’ai si mal ô mon Dieu que je m’étendrais dans la simplicité des choses.

Dépouillée de tout, laisse moi m’en aller au pays de toujours...

J’ai tant pleuré dans mon désert de larmes.

Je me souviens d’un pays où tout était écrit, et les arbres lisses et les plages désertes, et nos pas égaux dans les jardins fleuris.

Le temps creuse l’écorce. Plage dévastée de l’oubli, tu as perdu la trace de notre ancienne harmonie.

C’était hier, il y avait du soleil aux fenêtres, et des chants dans nos cœurs, c’était toujours comme une fête, un perpétuel feu d’artifice.

Un oiseau de lumière est entré dans ma chambre.
Laisse moi retenir sur ces ailes d’ambre
la caresse du jour et notre ancien amour.

« Tell me why you cry
and why you lie to me ».

« Ô joie inexplicable sinon par la lumière » (St John Perse).

J’ai tant brûlé dans mon absence de flamme
que ma vie s’est consumée au feu de rien.

Ma souffrance est pure de tout alliage.

J’irai sceller l’éternel mariage.

Puisqu’il faut partir,
laisse moi sourire.

Je m’en irai sur la plage déserte de notre ancienne harmonie. Mes cheveux torturés en lambeaux de tristesse colleront à mon visage.

Le 21 octobre 1965 – 3e aube


Je relis les choses inutiles et fausses écrites la nuit.

De ma fenêtre, le paradis m’apparaît clos comme une tombe. Une cloche sonne au loin, pour quelle fête ?

Je poursuivrai ma quête de lumière vaine et inutile jusqu’à ce que mes yeux brûlés à la clarté trop vive ne se referment sur l’absence de Tout. Et la Plage m’accueillera dans l’Aube éclatante.

J’ai fait cette nuit un rêve d’Amitié, un rêve d’Amour, un rêve d’Enfant.

Je suis celle qui reste au logis et te montre du doigt au Prince de l’Exil.

Mes yeux ne te mentent pas, ô Prince.

Au soir de ce 21, la quête de lumière m’épuise dans mon inappétence.


Lettre à l’Ami du 21 octobre 1965

Ecoute KAM., mon ami mon frère, je t’apporte la bonne nouvelle, la lumière s’est faite en moi ; péniblement à travers mes opaques ténèbres j’ai cheminé comme Petit Bossu, me déchirant aux ronces et aux épines du chemin, et j’ai enfin découvert la clairière, l’aube s’est levée. Tu sais que ce récit est extraordinaire, mais je l’avais oublié, on oublie toujours tout et il faut sans cesse retrouver le chemin ; l’on trébuche et l’on se relève, l’on tombe encore, notre main se tend vers la fleur merveilleuse, et la pierre faisant obstacle, on ne peut l’atteindre, l’on oublie sa présence et pourtant elle est là.


Ecoute, je suis dans la fièvre. Ton Message – qu’il soit le bienvenu – a distillé lentement sa vérité dans mon être. C’était d’abord un pâle reflet, l’opacité était telle en moi que nul rayon ne filtrait. J’ai lu et relu cette page, cette source magnifique et trop lointaine, et j’ai puisé à d’autres sources plus proches, celle que j’ai ici : André Frénaud, St John Perse. Lis-les si tu le peux. Je te ferai parvenir des lambeaux de lumière, je ne t’abandonnerai pas. Tu es un Prince exilé, je le savais ; sais-tu c’est aussi le titre d’un poème de St John Perse. Tu m’as montré du doigt la source et je t’en suis ô combien reconnaissante. Je ne la laisserai pas tarir en moi, et je la grossirai des eaux pures rencontrées çà et là, et je te rappellerai ces eaux je te le promets, car sans cesse l’on oublie et se perd dans la nuit, et peut-être toi mon frère d’exil t’es-tu déjà perdu depuis. Mais « ne crains point, crois seulement ». Je te ferai parvenir des messages. Ecoute, à l’instant où j’allais t’écrire, la lumière manque, c’est la panne, j’ai dû aller chercher des bougies, n’est-ce pas merveilleux ! Tu vois, nous sommes des frères d’exil (quelques-uns qui savent, très peu), et nous nous montrons du doigt l’étoile qui marche ; les nuages passent et la dissimulent à nos yeux éblouis par la trop vive clarté, et nous scrutons désespérément le ciel... Nous ne trouvons qu’opacité ; elle apparaît à nouveau. Perpétuellement nous doutons : la nuit remet tout en question et des tâches sombres imprègnent l’aube.

Je suis dans la fièvre et ne peux te parler clairement ; je suis trop impatiente de lumière, alors écoute :

L’aube est lumineuse, et
« déjà la soirée s’épaissit comme un lait » (St John Perse).

La lumière revient alors et j’allais t’envoyer le message qui suit :

« Ô joie inexplicable, sinon par la lumière ».

Dans ma solitude, je te dis en vérité, j’ai retrouvé le chemin de la vie et je n’aurai de cesse de le communiquer et de renvoyer le message à mes frères d’exil. Ô écoute KAM., mon frère, et ne doute jamais plus, car nous vaincrons et perpétuellement nous nous renverrons des signes.

Ecoute encore :

« D’un exil lumineux et plus lointain déjà que l’orage qui roule...
Nourri du sel de notre solitude »...

Ecoute KAM., c’est tout pour aujourd’hui mais reste en éveil je te le dis, et retrouve aussi les messages oubliés.

Ma fièvre est trop grande, mon impatience me talonne, et je refais seule dans mon humilité déchirante, le chemin des ténèbres vers la lumière, et je suis malhabile et je m’impatiente, mais je ne lâche pas prise, je ne lâcherai pas pied. J’ai trouvé, j’ai retrouvé.

J’écris ma Quête de Lumière, que je peux aussi appeler Corde Raide et tu comprendras pourquoi lorsque je t’aurai expliqué un rêve d’autrefois, mais tu comprends déjà que c’est inutile, tu sais, je dansais sur une corde raide et tombais ensanglantée. Je pourrais appeler ce récit « Mourir l’Amour dans l’Âme ».

J’ai redécouvert les Lois de Mouvement et d’Amour, lois de la Vie. Dans cet « état de siège » je tiens, mais à moi aucun message ne parvient de mon Prince, mon frère d’exil, et je suis inquiète et torturée.

Ô KAM., mon frère donne-moi de ses nouvelles. Sais-tu quelque chose ? Je crains qu’il ne soit allé errer dans les ténèbres encore plus opaques de quelque autre pays, oubliant que la lumière se fait en lui, je crains qu’il n’ait perdu les traces dans « cette chiennerie de bonne continuation ».

Alors si tu le vois, montre-lui ce message. Et dis-lui que d’autres tout aussi urgents l’attendent là où je crois qu’il se trouve.

Le temps presse, fais vite. Tu sais que chacun de nous – berger du troupeau – peut aussi oublier les signes. Il ne faut pas lâcher nos mains. Ecoute j’ai fait des rêves, j’ai eu des signes éclatants depuis le 18, crois-moi, je ne peux pas tout te dire, je n’ai pas le temps, je continue, je brûle les étapes, je marche, mais je ne t’oublie pas, je n’oublie pas ton frère mon Prince, dis-le lui bien.

Je t’apporte la certitude, mais rassure-moi. J’ai peur pour toi, pour lui, j’attends…
J’allais sombrer, je préparais ma mort et je sais pour toi, alors écoute… j’ai des brassées d’images de lumière. A toi dans les ténèbres, des miennes ténèbres, je te montrerai du doigt l’étoile qui marche.

J’en perds le boire et le sommeil, je ne mange rien. Tous les textes sont clairs, presque tous.

S.O.S. J’ai relu les derniers messages de détresse – les siens – et je suis horrifiée. Dans ma propre nuit je ne les comprenais pas, maintenant tout « éclair ». Fais vite, je t’en supplie.

J’ai dans mon humilité erronée téléphoné à son ancienne attache, l’on m’a assuré qu’il était bien mais je n’en crois rien.

Tous les textes sont clairs, presque tous.

Où est-il ? Je retéléphonerai mais cette voix, voie, n’est pas sûre.

Je ne pourrai plus te parler que par images trop claires.

Les signes se multiplient : sur ma feuille de papier un cheveu fait un cercle fermé.

A bientôt, le plus vite. Rappelle-toi : les voix se répondent. Lis tous les poètes, je t’en indiquerai. Lis Fernando Pessoa, lis ceux des langues que tu connais, et le cercle se referme.

Si mes lettres ne te parviennent pas, ne m’en veux pas, je n’ai pas le temps, mais si tu es dans la nuit à quelque instant que ce soit, arrête-toi à temps, demande-moi des signes et je te les ferai parvenir au plus vite, et

« Ne crains point, crois seulement ».

Je vais à toutes les sources je te l’ai dit. J’explore la peinture, j’ai des messages à donner là aussi, et il faut que je fasse vite. J’ai trop erré.

Il y a tant de choses fausses qu’il nous faut balayer.

Je t’aime mon frère et ne m’abandonne pas.


La bonne nouvelle annoncée, la lettre à l’ami n’est pas fermée que déjà je doute de moi, je doute de tout.

J’étudierai les signes, toutes les voix : Pascal, Hugo. Je noterai toutes les images : le sommeil du petit JOR. ; ses sourcils : serpents du doute et de la foi qui s’entre-dévorent. Ô enfant, tous les signes sont sur ton visage. Les dessins de ma K. Je renouvellerai les signes.

« The House Of The Rising Sun ».

Importance de l’enfant.

Il ne faut plus se cacher.

Ecoute : tous les chants, toutes les chansons portent des messages.

Si tu as compris cela il ne doit plus y avoir de doute en toi, d’aucune sorte, que ce soit à Paris, à Lisbonne ou ailleurs, dans quelque famille que ce soit.

Tu sais que vivre le plus haut est le meilleur moyen d’être vu par tous. L’on se montrera. On le montrera Lui , le Messager, le Magnifique.

« Rêve, ô rêve tout haut ton rêve d’homme et d’immortel ».

« Ceux-là qui de naissance tiennent leur connaissance au-dessus du savoir ».


Lettre 6 à J.

Porte la nouvelle à tous là-bas. Tes amis que tu croyais être tes amis sont tes amis. Ne doute point, transmets-leur la parole d’Amour, tu verras ils t’aimeront, ils te le rendront au centuple et pardonne-leur car ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient. Je sais qu’ils l’avaient oublié, qu’ils doutaient. Arrache de leur cœur le vers et ils verront, ils entendront, ils se lèveront en masse et ils te suivront. Je sais qu’ils s’accrochent à tes pas, ils ne savent encore pourquoi. Donne-leur la lumière à tous par ton Amour. Ils croiront et ils ressusciteront, et tu en seras grandi, tu seras vraiment toi mon Amour.

Tous ceux que tu n’aimais pas se meurent, tu as eu déjà des messages de ton ami. C’était faux tu le sais ; qu’avez-vous fait alors, vous vous êtes rassemblés, vous avez tenu conseil et la lumière a jailli. La mort est un faux message. Je n’y crois plus, je te le dis en vérité, nous sommes tous immortels, je t’assure cela n’est pas une image, J., ô mon J., mes yeux ne te mentent point. Je le sais, moi qui ai eu plusieurs morts et qui ai cru et ai été sauvée. Je t’en parlerai de ces morts. Et sans cesse il nous faut ressusciter dès que le ver se met à nous ronger ; mais il ne faut plus le laisser entrer dans nos cœurs. Je te le dis mon J., je peux par mon message rendre la vie à un mourant et tu le peux comme moi, et tous ceux qui croient et tuent en eux le doute.

Tu sais, j’ai cru que j’allais mourir l’autre nuit, je te l’ai déjà dit, je te le répète : il faut toujours assurer nos positions. Le doute grandissait, j’étais dans l’effroi. Et près du petit JOR., je t’ai appelé. J’ai appelé. J’ai parlé tout haut, je ne sais combien de temps, j’ai appelé, prié. C’est ce que j’appelle mon illumination. Quelques-uns ont connu cela. Puis l’ombre vient. Mais ce qu’il faut savoir, c’est que l’ombre est le message d’une lumière plus grande.

J’étais dans l’angoisse pour toi, je te savais en grand danger et j’ai frappé à toutes les portes. Je n’ai pas dormi cette nuit, j’ai prié Dieu. J’ai eu froid, un grand frisson m’a parcouru, j’ai dû allumer le chauffage que j’avais acheté il y a peu de temps. J’ai enfilé des bas de laine que j’avais achetés le jour même (tous les signes sont bons, tous). Et je continuais à avoir froid et à trembler. Depuis le 18 déjà, je ne mangeais rien que des fruits. J’ai eu faim et j’ai eu soif. K. m’apportait de l’eau, et l’eau ne me désaltérait pas. J’ai bu toute la nuit et j’avais la bouche sèche, et les gâteaux « Maria » que je mangeais étaient du sable dans ma bouche, je devais les tremper dans l’eau pour arriver à les avaler, et les fruits que je mangeais avaient un goût d’eau. Les aliments n’ont pour moi aucune saveur. K. non plus ne mange pas.

Je me suis alors nourrie de la parole divine. J’ai écrit dans mon lit, écrit, lorsque j’avais froid, et puis mon cœur a faibli et j’ai pensé : « Lève-toi et marche ». Je me suis levée avec mon cahier que j’avais acheté ce jour et mon stylo, et je suis tombée près du lit de K. J’ai lâché cahier et stylo, je ne pouvais plus écrire. Alors j’ai réveillé K. et je lui ai dit de t’appeler car si elle ne t’appelait pas, si elle ne prononçait pas ton nom, si elle ne priait pas Dieu avec moi, je mourrais à ce monde car mon cœur brûlait trop, la lumière me faisait trop mal. Et j’ai parlé à K. et lui ai demandé secours, car sans cet ange j’étais perdue ; il y a des anges partout, il faut frapper à toutes les portes ; l’enfant est né ange tu le sais, et notre déchéance ne remonte pas plus loin qu’à notre enfance. Chaque fois que naît un être nous avons une chance d’être sauvés et de croire, car il nous apporte le message de Vie, et depuis tant et tant de siècles nous n’avons pas encore compris cela. Alors tu comprends pourquoi l’Amour est la première loi de la Vie, sans elle l’enfant meurt et nous avec lui.

J., tout ce que je te dis est essentiel. Ne perds rien.

K. s’est accrochée à mes pas, elle a mis ses mains sur mon cœur comme je le lui demandais et elle m’a sauvé.

« Qu’y avait-il alors qu’il n’y a plus, sinon l’enfance ».

J., ta petite sœur A. est malade, tu le sais. C’est parce que tu ne l’aimes pas. Envoie-lui ton message vite, elle n’a rien à faire à l’hôpital, c’est toi qui peux la guérir car tu es son mal.

Tout le mal vient du manque d’amour. KAM. avait raison : le mal n’existe pas, le néant non plus : c’est l’absence de Bien. La mort non plus, car elle est l’absence de Vie.
Ô J., aide-moi à renverser les murailles de plâtre de l’erreur, et alors réapparaîtra le mur lumineux de l’Eternité, mon mur de l’Eternité.

Porte à ta petite sœur ton message d’Amour. J’irai la voir si je le peux, et lui dirai déjà que tu l’aimes ; je dois retéléphoner à ta mère pour lui dire que je suis rassurée, que je n’ai plus de doute à ton sujet et que tout va bien ; car lorsqu’elle était venue me voir, je doutais et lui avais insufflé le doute alors que je croyais lui apporter un message de vie, car je n’avais osé lui transmettre ce que j’avais écrit : la nuit était venue en moi et je n’y croyais plus.

Mais c’est de nouveau la pleine lumière.

Une chose réelle : le Rêve. Les rêves sont des messages. Tout est message.

Porte ton message d’amour à ta mère qui n’a jamais douté de toi, et à ton père. Ta mère est une « Appelée » et elle est très belle, j’ai beaucoup de choses à te dire à son sujet, elle s’appelle Blanche ne l’oublie pas.

Tout est dans le nom.

Mais elle craint pour toi, et il faut la rassurer ; elle a peur que je t’ôte la Vie. Mais dans notre obscurité mutuelle, nous n’avions ni l’un ni l’autre compris le message que nous nous apportions réciproquement. Moi, je lui téléphonais pour avoir de tes nouvelles et il suffisait qu’elle me dise que tu allais bien, ce qu’elle fit. Mais je doutais, et lui communiquais mes doutes tandis qu’elle m’apportait des certitudes : tu étais bien, les enfants étaient la Vie. C’est vrai, tout est vrai ; ta mère est une très Sage, honore-la. (Honore ton père et ta mère). C’est trop long à dire.

Ton père a sur son cœur l’image d’une vierge.

Je pensais qu’il fallait brûler toutes les images avec mes anciens préjugés de protestante. Il ne faut pas détruire les images. Ce sont les seuls témoignages des vérités perdues. Ton père prie la vierge, mais il ne sait pas qu’elle est près de lui en la personne de B., sa femme, qui l’a toujours aimé. Mais il a commis comme nous tous le péché d’orgueil, qui est le seul je crois avec le doute, et il a renié celle qui était source de vie, puisque source d’amour, sa femme, la mère des enfants qu’il aime, son Eve, sa femme de tout temps, sa vierge.

Transmet des messages d’amour aux tiens, à tous ceux qui t’entourent.

Mais tu sais tout cela, ton mal à toi comme à nous tous c’est le doute ; arrache-le de ton cœur. Et ta mère n’aura plus besoin de pilules ni de médecin car c’est toi son guérisseur et nous tous qui la connaissons ; moi aussi qui l’ai faite souffrir tout le mois de juillet car c’est elle qui portait ma souffrance, moi j’étais bien je te l’assure. Et ta sœur sortira de l’hôpital, sa vie c’est toi, et ton père ne se cachera plus pour aimer, car son amour est sous son toit, dans sa maison.

J., mon Dieu, je te l’avais dit, tu es tout pour moi : et mon père, et ma mère, et mon frère ; et moi je suis ton enfant mais ta mère ne le sait pas, qui croit que c’est toi l’enfant, parce que tu es un Pur à jamais et pour toute l’éternité, comme le sont les enfants. Et ma mère dans son ignorance, aussi m’a fait du mal, mais je lui ai pardonné comme j’ai pardonné à tous, et nous irons porter le message à tous les Castafiore du monde, dis-le bien à KAM., car « nous sommes tous des assassins ».

Tout est vérité : il faut voir, entendre, comprendre et transmettre.

Et ceux qui ne sont plus des Castaf’, ni des assassins ni des Folcoche (voir la mère d’Hervé Bazin dans Vipère au poing), ceux qui comme des bêtes se sont assez nourris de racines au pays des hommes, ceux qui ont marché à quatre pattes longtemps (Le dernier des justes de Schwartzbarth) ; enfin, lâchons le mot comme tu le dis mon Amour, ceux qui sont de la Famille des Purs qui s’accroît chaque jour, les Elus, les Exilés, les Immortels, oui KAM., ceux qui ont ouvert les yeux et entendu, et qui de toute éternité ne douteront plus de leur Race, nous devrons entraîner en notre suite et purifier tous les pestiférés (oui, Camus, La peste)… Tout est message de vérité : ils ont tous « Les mains sales », et il y partout des mouches.

Nous relirons ensemble tous les messages et nous les corrigerons, le mien aussi, et nous écrirons ensemble le grand livre de la Vie ; non, nous ne l’écrirons pas, nous le parlerons, car tu le vois, j’ai abandonné mon livre puisque j’en envoie les feuilles à tous vents, par Avion et en Express – vers toi et tous ceux de ta race –, tous les vents bien entendu qui vont grossir la tempête de la colère du Juste (Et s’il en est un je serai celui-là, oui Hugo), de la colère divine.

Car c’en est assez du mal et de tous les faux Messages et de la Mort, et de la mort des Purs et des Enfants.

Il faut abolir la peine de mort.

Imagine la puissance d’un Einstein orientée vers la Voie de Dieu. Nous serions sauvés. Et Hitler et tous ceux-là, et notre actuel et très paranoïaque De Gaulle : ils sont tous malades, il faut les guérir.

Nous irons en légions du ciel, en Cavaliers du ciel (Oui Bécaud, gueule-le bien haut).

C’est l’heure du lait de notre très doux, notre très tendre, notre petit roi nouveau-né, notre Petit Prince JOR…. à tout à l’heure.

Nous retournerons dans notre ancienne famille car il n’y a qu’une grande famille, qu’une Maison, et nous sèmerons la parole d’Amour.

Et K. partira chez son père et j’aurai le cœur serein, car je sais que son père l’attend avec amour car il a conscience qu’elle est l’ange, l’origine du Paradis qui est Ici même, et je l’ai déjà dit à K. qu’elle ne devra pas craindre de quitter la maison car là-bas aussi est sa maison, et la nouvelle femme de J.M., sa mère aussi, car elle l’aime déjà sans la connaître.

La technique n’est pas pour les chiens, c’est une métaphore mais elle est vraie. Elle est pour nous – Messagers du ciel.

Relis ton Fernando Pessoa, mon J.

« Emissário de um rei desconhecido ».

Non plus desconhecido. Tout est écrit en termes d’ombre et de lumière. Il faut voir, lire, interpréter juste. Pessoa est pour moi obscur puisque je ne sais pas le portugais, et lumineux. Et l’ombre est encore de la lumière, je te le dis mon J., ne l’oublie jamais.

« Esquecer o meu orgulho
Esquecer o deserto… ».

Nous le lirons ensemble, et tous les textes oubliés et les plus anciens, et la Bible et les poètes. Mais la lumière est en nous, bien avant notre culture tu le sais, et le savent aussi tous les Appelés.

Ô mon J., souviens-toi que je t’attends dans la douce maison où luit le sourire du Roi, ton fils nouveau-né.

Le 21 au soir.


Lettre 7 à J.

Ecoute-moi J., je t’envoie mon message, le message qu’Il vient de me faire parvenir, et je te le renvoie à travers les Portes de la Nuit. Ecoute-moi. Ecoute-le Lui le Messager. C’est la quatrième aube depuis ma naissance (le 18), elle va bientôt naître. Elle est là. Maintenant que j’écris il est minuit et demi, j’ai été pour la deuxième fois (vois mes messages précédents) illuminée.

J’ai parlé car Il m’a parlé, et je t’ai appelé du fond de ta nuit et de ma propre obscurité, car je sais que tu es en danger. Je t’ai déjà sauvé, mais alors je ne savais pas ce que je faisais – et les mots que je prononçais comme une formule magique, je ne les comprenais pas, tu entends ? Souviens-toi de l’Autre Pays. Je n’ai pas pu me rappeler ce que je disais : quelque chose comme « Ô mon Dieu, au nom de ton fils J.C., toi qui m’a donné la vie, rends-la à celui qui me l’a transmise ». Le message était perdu, je viens de le retrouver – loué soit-il, je ne cesserai de le louer et de prier. Cette nuit, toute la nuit, je veillerai, malgré les doutes qui subsistent encore et qui viennent troubler dans ma fièvre cette clarté trop lumineuse. J’ai abandonné ce soir les autres messages ; les pages que j’ai noircies et que tu liras bientôt te paraîtront comme à moi vides de sens, périmées et obscures, car à mesure que j’avance c’est de plus en plus clair ; j’ai écrit à l’ami pour lui annoncer la bonne nouvelle, car c’est grâce à son message auquel j’ai répondu il y a peu de temps que j’ai entrepris cette marche des Ténèbres vers la Lumière. Je t’expliquerai tout. Je ne peux pas le faire ici, le temps presse. Et tu es en danger, il me faut prier sans cesse pour ne pas perdre le message : « Cavalier du Ciel… ».

Je t’appelle, te crie du fond de la nuit, écoute-moi, arrête tes pas et retourne-toi, je t’appelle (Ah ! c’est perdu). Ecoute, viens, je t’expliquerai tout, tous les textes – presque tous – sont clairs et transparents, lumineux à mes yeux dessillés. Je te les montrerai. Tu me demanderas de te parler de Pascal, Hugo et tous les poètes, les maudits aussi – Baudelaire –, et je t’expliquerai car la lumière s’est faite en moi.

Ecoute, depuis le 18, je ne mange plus, ne bois plus, ne dors plus, et mes nuits sont traversées de songes lumineux (Ô j’entends l’écho, c’est l’écho de tes propres lettres, Mon J., ô mon Amour – qui résonne). Je ne comprenais pas, tes lettres m’étaient obscures, maintenant je sais, je les sais toutes comme si je venais de les lire. Surtout les derniers messages, courts, avec ton souffle coupé de chevalier errant, ô mon Amour écoute-moi, écoute-moi dans la nuit, je suis derrière toi, je m’accroche à tes pas.

Ce que je t’écrivais hier m’a été dicté, quelqu’un a guidé ma main, mais je ne savais pas ce que j’écrivais, je ne comprenais pas le clair message. C’est seulement après avoir puisé à la source plus sûre de St John Perse que j’ai trouvé un sens à mes propres paroles et aujourd’hui davantage ; après l’Illumination qui a été la mienne, ma plume court et s’arrête, déjà j’ai oublié, mes pauvres mots ne savent traduire.

Je continue, je t’attends, je t’aime.

21 octobre 1965, minuit


Illumination : j’étais près du berceau de l’enfant qui me souriait ; il me sourit sans cesse et je ne comprenais pas son sourire. Soudain, j’ai appelé tout haut. Je t’ai appelé de toutes mes forces, de toute la force qu’Il laissait filtrer dans mon sang.

Je suis touchée par la grâce.

Mais le message échappe à chaque instant, et je m’épuise à le retrouver. Je veillerai, je l’ai promis à Lui et aux Enfants, et je ferai en sorte qu’eux aussi t’appellent, et que leurs forces se joignent aux miennes.

Ecoute Prince (quoi, que dois-je dire, oui tu vois, déjà j’ai oublié). Oui, les enfants dorment. Tu sais, ton petit JOR. sourit toujours. Il ne cesse d’envoyer ses sourires à sa sœur, à moi.

C’est un signe. Il y a des multitudes de signes depuis minuit. Ils se multiplient depuis que j’ai écrit à l’ami à qui j’ai donné mission de te faire passer le message au plus tôt. Hélas ! Il n’aura sa lettre que demain ; celle que je suis en train d’écrire te parviendra aussi je l’espère ; si fort est mon Espoir et ma Foi qu’il ne pourra manquer de te parvenir – où que tu sois et qui que tu sois tu le reconnaîtras, tu me reconnaîtras.

Et reviens ! Car je t’appelle et t’appellerai sans cesse, et je t’attends à chaque instant de ma Vie pour te saluer, toi ô mon Prince Exilé.

Prince, je te parlerai de toi et de ta révélation que je n’avais pas comprise, et tu t’épuisais en de vains efforts, et tu continuais à m’aimer, et moi je m’accrochais à tes pas sans comprendre pourquoi tu resplendissais de lumière, et c’est pour cela seulement que je ne pouvais te quitter, car il n’était pas du tout évident que je t’aimais.

Mais de toute Eternité nous devions nous rencontrer.

Ecoute, c’est merveilleux, quelle grâce, à moi tu entends, à toi, à nous… A tous ceux qui comme nous sont en exil.

Je ne veux pas perdre le clair message. Je prierai sans cesse et je veillerai. Tandis que j’écris ces lignes déjà tout se perd.

Mais je ne t’abandonnerai pas. Je multiplierai les messages et les signes. Je te les ferai connaître lorsque tu viendras et chaque fois que je le pourrai et qu’il me parviendront.

Les signes : des choses tellement folles à force de vérité. Quand j’écrivais à l’Ami, il y avait sur la lettre un cheveu en forme de cercle parfait, de boucle.

Le cercle se referme, tu entends. Toutes les voix se répondent, tous les messages se rejoignent pour célébrer le même Etre sans visage. Tout cela, tout ce que je t’écris est encore obscur pour moi mais je sais que la révélation m’en sera apportée plus tard, bientôt, demain peut-être après cette nuit de veille.

Je suis lasse et je prie Dieu de me donner la Force de continuer. Ta lettre, ô mon Amour, ta lettre tapée à la machine, tu n’as pu l’écrire de ta propre main et elle porte à peine ton nom, Toi, émissaire du Royaume disparu. Il faut s’enfermer dans son nom. Qui dit cela déjà ? St John Perse je crois, ou Frénaud, enfin l’un ou l’autre peu importe, c’est la voix de la vérité.

Mon Amant de toute éternité, que tes propres messages te deviennent clairs, je le souhaite de toutes mes forces nouvelles. Et alors tu entendras à nouveau la Voix, celle qui jamais ne trompe, celle qui jamais ne conduit dans les faux sentiers.

Et je pourrais à l’instant ouvrir la Bible, que je n’ai hélas pas mais que je vais faire venir avec tous les autres poètes et te l’expliquer, l’élucider totalement ou presque avec la Grande Aide de Dieu.

Je comprends seulement maintenant les paroles du Christ :

« J’ai soif… que l’on me donne à boire… ».

Moi aussi j’ai soif, et l’enfant le sait, elle qui jeûne comme moi et malgré elle la pauvre enfant, cette chère enfant de qui j’ai douté aussi – qui m’apporte sans que je le lui demande des verres d’eau et qui change l’eau pour qu’elle soit plus pure et plus fraîche.

Ma pauvre enfant de lumière, mon ange, mes anges, je les ai reniés tous les deux, tu m’entends mon Amour, j’ai voulu m’en séparer, je ne savais pas ce que je faisais, (« mon Dieu pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font », dit le Christ).

Tout est clair. Tout est contenu dans ce monde-ci.

Il faut voir et lire et retenir et ne jamais oublier, et Prier et attendre et jeûner, et ne pas désespérer si la voix se perd.

Mon Dieu, j’ai tant invoqué ton nom depuis !

Ô prince ! Comprendras-tu ce message ? La nuit ne s’est-elle pas refermée sur toi ? J’ai peur. Je t’appelle ; écoute-moi. Entends-moi. Je suis dans la Fièvre de la certitude et je te parlerai. Je retéléphonerai dans ta maison. Peut-être ont-ils ta trace. Je n’ai plus de souffrances inutiles et fausses. Ma seule souffrance vient du fait que je t’appelle et que tu ne réponds pas, que je multiplie les messages qui t’attendent et qu’aucune réponse ne me parvient.

Mais je ne désespère pas. J’espère et je t’attends, j’attends ta réponse, j’attends ton écho. Fais vite, ne me laisse pas dans cette solitude de toi, de toi privé de lumière.

Car nous sommes liés de toute éternité rappelle-le toi sans cesse, et alors la lumière qui naît chez l’un de nous, même si l’autre est au même instant plongé dans la nuit, se transmettra comme un fluide, et nous ne serons jamais plus dans la nuit. Et tout nous sera devenu possible.

Je me désaltèrerai à toutes les sources possibles pour pouvoir t’éclairer davantage et nourrir notre lumière.

La peinture : je dois…

Je dois retourner chez le Maître demain. Aujourd’hui j’y suis allée mais il m’a renvoyée, il ne pouvait pas. Et je sais qu’il avait lui aussi un message et je suis repartie la joie toujours vivante pour revenir le lendemain.

Je ne sais ce qui va se passer. En tous cas cela passe par moi.


Note post :

A minuit j’ai commencé à parler haut. C’est ma voix qui était arrachée de mon être et accomplissait malgré moi un voyage interspatial hallucinant.

Tandis que j’écrivais peu de temps auparavant, ma plume s’est arrêtée de courir. J’ai senti que quelque chose de terrible allait se passer. Je l’ai dit tout haut. C’est alors que je me suis levée et me suis approchée du berceau. Je me suis agenouillée, relevée vers la fenêtre qui était fermée. J’ai appelé, crié pendant une demi-heure. J’ai regardé l’heure je ne sais pourquoi. Je savais que quelque chose de terrible allait se produire, et toute la force qui était en moi je l’ai employée à prier pour que le danger s’éloigne. Je savais que celui que j’aime allait mourir et je n’avais de cesse de l’appeler, de prier Dieu afin qu’il revienne. J’ai ouvert la porte croyant qu’il serait là…

A minuit et demi, j’ai repris ma plume. Et pendant tout le temps que cela a duré j’étais tournée vers la fenêtre que je n’ai pas ouverte. Cela était inutile puisque ma voix était dans le ciel, je l’ai dit.

Je le savais, je te l’avais dit, l’avais dit à l’Ami je crois aussi : Varuna, l’histoire de la chaîne transmise à travers les âges.

Tout cela est clair, je te le dis en vérité, tout est lumineux.

K. s’est accrochée à mes pas toute la journée. Elle sait, et moi je l’ai un peu bousculée encore. Tu vois, c’est toujours la même chose, le même et perpétuel recommencement de notre absurdité.

L’absurde est en nous et non dans le monde.

Camus, ô toi qui a disparu trop tôt, tu avais trouvé je le sais et tu allais transmettre ton message, à qui déjà ? A ce philosophe dont j’ai oublié le nom… C’est que lui, ce philosophe-là ne doit pas encore savoir… C’est impossible de me rappeler son nom. Si, pourtant je le connaissais ce nom, mais je l’ai oublié.

Ô, je suis si fatiguée !

Ecoute J., reviens !

Je suis tombée tout à l’heure. J’ai pensé : « Lazare, lève-toi et marche ».

Je suis allée près de K., l’ai appelée pour l’éveiller, pour qu’elle me rende la vie, mon ange.

J’ai mangé des gâteaux qui avaient un goût de sable, et l’eau dont K. remplit mon verre n’arrive pas à me désaltérer.

Les signes de K. : elle noircit les pages elle aussi, et fait des arbres de fleurs qui correspondent à mes arbres de soleil.

J., je t’appelle, je t’ai tant aimé, je t’aime, je t’attends.

K. a écrit : J., le petit et le grand, K., maman G., en message. Elle a dessiné son portrait : une grande tête pour toi, et elle ne s’arrête pas elle non plus de transmettre le message sur le cahier que je lui ai acheté ce soir en même temps que le mien.

Tout est signe : le papier des bonbons que ma mère a envoyés ; K. a fait des trous dedans : trous dans la neige froide, signes de pas qui ne sont pas perdus.

J’ai eu faim et soif et froid, et l’eau ne me désaltère pas, et les gâteaux se changent en sable dans ma bouche.

Toutes ces paroles perdues que je prononce et d’extrême importance, tout se perd et se retrouve.

Et l’encre de mon style s’épuise sans cesse, et je dois elle aussi la renouveler.


Note :

Après m’être relevée et avoir réveillé K., je me suis assise près du chauffage face à mon Oiseau de Lumière. J’ai écrit lorsque mes forces me le permettaient. Je suis restée en extase. J’ai souffert la passion du Christ. Tout le mal du monde je l’ai porté cette nuit. J’ai prié Dieu de me donner la force de transmettre mon Message et de me laisser la vie pour cela.

J’ai demandé aide à tous mes disparus et j’ai promis à tous de transmettre le Message.
J’étais embrasée par l’Amour et cette fournaise me consumait, et à tout instant je sentais la vie s’en aller. J’ai eu un goût de sang dans la bouche, et j’ai compris le sens de la communion :

« Ceci est ma chair, ceci est mon sang ».

Ma main sur mon cœur, la main de K., me rend la vie qui s’en va doucement.

Mon J., entends ma voix.

« Entends, ma chère, entends la douce nuit qui marche ».

J’aime infiniment, c’est là le secret. Ouvrez vos oreilles et vos yeux, lisez ceci, peuple égaré.

J’aurai la force de vous transmettre le Message afin que vous vous leviez en masse contre le Mensonge en Sédition Grande.

AMOUR – MOUVEMENT.

Tout se perd et se retrouve. Nuit. Ténèbres. K. ne cesse de remplir les verres, et j’ai toujours aussi soif. J., je t’attends. Ma faiblesse est extrême.

A toi ce grand Message.

Je te le renvoie à mon tour, toi qui m’attend (regarde ce que j’écris : toi qui m’a tant aimée). Je te rends ton Amour. Il passe par Lui, moi je passe.

K. est belle et boit à même le pot, à la source. L’eau la désaltère, Chère Ange. Elle me soutient tant qu’elle peut et elle sait. Petit JOR., avec tous ses sourires lorsque je chante et lorsqu’il me voit et voit sa sœur sait lui aussi, et mes chants arrêtent ses pleurs.

Les chants : tous les chants – les Beatles, « Tell Me Why You Cry » ; « Et j’attends », d’Aznavour. Bécaud : « Cavalier du ciel » ; Brassens, tous.

Ce chant entendu dans un rêve, « Erfa », que j’ai oublié mais qui était le plus beau, le plus pur (à jamais oublié on ne peut le dire). Car tout est possible, tout : il suffit d’obéir un temps dans la même direction. Tous l’ont dit, Camus, Nietzsche.

J’ai eu aussi avant de tomber presque « sans connaissance », la Nausée (que je n’ai pas lu) ; mais je sais cette nausée qui est de refuser toutes les ordures, et de ne plus jamais retourner au Pays de la Souffrance quand on en a passé le seuil, ne pas se retourner, savoir seulement et passer.

Tous les messages envoyés à tous ! Toi, Ed., tu ne m’as pas répondu. Je brûlais pour toi.

Ma mère, mon frère, mon père depuis si longtemps silencieux.

J., reviens vite !

« Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé ».

Brassens : « Toi qui m’a donné… ».

Cette femme qui vient m’aider dans ma maison avec son petit garçon, vous êtes touchés et aussi ma voisine si gentille, et aussi tous ceux qui m’ont aidée dans mon siège et n’ont pas murmuré contre mon oubli. Je ne les ai pas remerciés tous. Le portier et sa femme : je voulais leur envoyer des fleurs, et les enfants de l’épicerie à qui j’oubliais de donner une pièce : ils avaient pourtant le sourire.

J’ai eu froid : dans la rue ce matin j’avais acheté à un marchand ambulant une paire de bas de laine noirs. Et j’ai demandé à K., tandis que je t’écrivais mon J., d’aller les chercher dans le tiroir ; je les avais rangés car je ne pouvais pas me lever. Je les ai enfilés avec peine. Et je n’arrivais pas à me réchauffer. Alors, j’ai allumé le chauffage. Maintenant cela va à peu près bien, je me sens mieux. Mon cœur est faible mais il tiendra, je le veux.

Médecins, ne me touchez pas ! Je n’ai pas besoin de vous. Je guéris seule de mon mal qui est ce monde. Et je Vis.

Mes chers parents, vous qui m’avez donné la vie laissez-moi vous la rendre, c’est ce que je possède de plus cher. Vous m’avez tant donné : donné pour ma solitude et mon désert, qui m’ont fait retrouver la voie de la lumière.

Et j’ai jeûné sans le vouloir ; je n’arrivais pas à manger, j’avais, je n’ai plus faim ni soif des nourritures de ce monde, des « Nourritures terrestres ».

Et pourtant, j’ai toujours faim et soif et froid.

Et ce cœur qui menace de lâcher si je ne m’aide pas, si le ciel ne m’aide pas ; si K. ne m’aide pas par l’imposition de sa main sur mon cœur, si K. ne m’aide pas par l’imposition de sa petite main sur mon cœur.

H., tu m’as renvoyée, je sais, j’allais vers toi. Mais toi tu avais ton message, et tu ne savais pas que je savais.

A demain peut-être, si je puis aller jusqu’à toi, si j’en ai la force, si Dieu me prête vie.
K. vient me montrer une branche d’arbuste rapportée d’une promenade avec la voisine – j’ai été saisie d’émerveillement –, elle était fleurie.

Le petit garçon avait déposé dans chaque boule des morceaux de coton. K. les a enlevés un à un.

La boîte de papier bleu que je cherchais ? La jeune fille a les bras chargés de fleurs, elle a un chapeau large pour se protéger du soleil et une robe bleue ou mauve couleur du ciel.

J. ! Je t’appelle, reviens ! Prends l’avion et viens !

Si je peux, je laisserai encore des messages. Tes parents. H., une lettre est écrite à l’ami.

Mes parents… je n’ai pas eu le temps. Ils m’aimaient.

Je voulais écrire à ma mère de m’envoyer les poètes.

Je voulais leur transmettre le message. Qu’ils lisent ces livres, tous les livres, les poètes.

Mais pas les impurs. Pas Faulkner ni Sagan, qui ont gaspillé leur talent. Françoise, je voulais finir ton roman pour savoir – il m’intéressait –, je le laisse en énigme mais pourrais la résoudre.

Je pourrais tout trouver et révéler si je le voulais mais je vais à l’essentiel, de même que j’approche la table pour écrire près du feu sans lui commander de venir à distance.

J., je t’appelle, je te commande : viens me rendre la vie, je me meurs, tu le sais déjà, alors viens !

Je n’ai sans doute emporté que l’essentiel en fait de livres. Et pourtant, tout me manque. La Bible et tous les livres de la Révélation.

Mes disparus, je vous demande aide, tous ceux que j’aime, aidez-moi à vivre pour transmettre la parole.

Nous avions, nous avons tous le désir d’une maison : K., tous…

« Le clair logis… ».

Mon sang boue dans mes veines.

Quel désordre dans la maison, et pourtant quelle harmonie !

J., je t’attends, viens me redonner la vie. Nous vivrons tous, viens, entends-moi vite, je t’attends.

Tu sais déjà, alors viens, laisse Tout derrière toi et viens. Ne range pas ta maison. Laisse et viens !

Mon Dieu aide-moi, donne-moi les forces qui me manquent sans cesse pour écrire, parler, appeler…

J. ! Pardonne-moi, je ne savais pas, je ne t’avais pas compris.

Maintenant tout est clair, alors viens !

Tous les messages je les sais, et les signes, alors viens ! Je sais, je t’attends, rends-moi la vie.

Je t’attends, J., J. !

Viens, viens ! Je te verrai, j’aurai la force, et nous vivrons tous ici, toi et tous les autres, ceux qui ont été touchés.

Laissez-moi vous toucher et vous ôter cette lèpre qui ronge vos corps et vos cœurs.
J., je t’ai dépouillé de ton ombre, retourne-toi et suis-moi, je t’attends.

Je pardonne à tous ceux qui m’ont offensée, tous, ils ne savaient pas. Pardonne-leur mon Dieu, car ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient.

Tous les livres je les ai lus : Jean Christophe, son fleuve !

J., mon J. ! Ton petit JOR., quel ange de beauté et de pureté. Il n’est que sourire et langage déjà !

Ô Dieu, aide-moi ! J., je t’attends.

Une chose : il faut toujours revenir à la simplicité des choses, du langage, des pensées.

Je suis touchée par la grâce ! Quel fardeau sur mon cœur qui sans cesse prie, appelle, aime et attend.

J., je t’appelle, je t’ai appelé sans cesse ; et Dieu toute la nuit, tout le matin depuis minuit.

Je cherche mon miroir cassé du côté non grossissant. Tous les miroirs se cassent. Le teint abîmé les ternit. Je découvre mon visage, mes yeux fiévreux d’attente, de soif et de délire.

Vous les Appelés, écoutez ma voix, je vous appelle, Dieu m’a dit. Ecoutez, entendez, ouvrez vos yeux et vos oreilles à la parole et aimez, aimez.

Tous mes amis oubliés, je pense à vous.

J., reviens ! Tes parents, ta sœur, pourquoi m’ont-ils abandonnée ? Je leur pardonne, nous leur pardonnons, J., mon J.

Reviens ! 4 heures du matin ! A 7 heures, le lait de JOR. Je courrai mettre les messages. A Toi encore J., mais tu seras déjà là. Et KAM., et les parents, et H. et les autres sauront par ces lignes…

Tous ces titres sont inscrits dans l’autre cahier, H. sait, saura : les autres projets, je veux, je veux les réaliser. Tous sont inscrits dans l’épaisseur des murailles : « Trouée ».

J’aime, j’aime tout et tous. Je pardonne, ils ne savaient pas et je les touche de la grâce : qu’ils n’aient point de regrets. Je leur dis : Avancez, Marchez et Croyez.

J’ai tant aimé le monde. Retournez aux sources. Lisez tous les livres : oui Sagan, Sartre, Faulkner même : ils n’erreront pas longtemps, il y a des éclairs : « Ces pensées glissantes comme des poissons », Françoise, ne sont pas celles que tu croyais, mais elles sont là. Vois !

Apprend et Transmet, et Vis.

Je n’ai pas le temps de tout voir dans mon « maigre bagage ».

Mais, avec Gide : « Quand tu auras lu tous les livres, jette mon livre ô Nathanaël ! ».

Tous les livres, il faut les lire, mais passer, avancer, ne jamais se retourner. Ô, croyez-moi vous tous, gens de bonne volonté !

Mes yeux ne vous mentent pas.

Croyez, puisque je vous aime.

Je vous ai compris, ô poètes de tous les temps, je transmets le message ; il passe, il court, il atteint tous ceux qui ont un cœur aimant, oui KAM., tes Tablettes au Roi.

Les Sources : ne pas oublier les Sources, mes termes sont clairs. Ecoutez, ne vous trompez plus, n’errez plus.

Croyez, Aimez.

Lisez tous les livres, tous, revenez aux sources, comprenez.

La philosophie : un jeu qui mène à la conscience, dit-on. Alors, Philosophes !

Qu’attendez-vous pour ramener le troupeau égaré ?

J’ai très vite quitté vos rayons, et j’ai déserté les classes de philosophie alors que je portais la vie en moi.

Femmes qui portez un enfant, bénissez le Seigneur, ne tombez pas dans l’erreur. Bénissez l’homme qui vous l’a donné. Ne vous méprenez pas, je vous le dis. Il est la vie ne l’oubliez jamais, votre vie qui passe par vous. Il ne faut pas arrêter le courant de la vie. J’ai conçu vos tourments aussi, et vos doutes et vos désespoirs.

Erreurs que tout cela, croyez, ne supprimez pas la vie.

Médecins, vous n’avez pas le droit !

Oui je sais, les monstres. Et cela je ne sais pas encore, mais je crois qu’on n’a pas le droit. Je crois que si on leur laisse la vie, si on leur fait ce don précieux, ils comprendront et vivront, bien qu’ils ne sachent pas pourquoi ils sont ainsi démantelés. Ô Villon, c’est à cause de tous les malheurs du monde qui cesseront, je vous le dis.

Je ne m’arrêterai pas d’écrire.

Ma vie revient, je prie sans cesse dans mon cœur, et je continue et j’attends J., mon Prince de l’Exil, il vient je le sais. Il a compris lui aussi, ange déchu qui traînait ses ailes. Ô Hugo ! Et la Fiancée du timbalier attendra, et elle aura la Vie. Il vient, « comme il est beau, c’est lui que j’aime ! » Comprenez-vous maintenant, tout est clair, limpide !

Oui Brassens : « Agenouillez-vous, priez et bientôt vous croirez », si étrange que cela paraisse, c’est vrai !

J’ai prié pour la vie de J. sans savoir ce que je disais, et il a vécu et je l’ai sauvé ; sans cesse et mille fois, je l’ai arrêté alors qu’il s’approchait de la fenêtre de notre chambre où il faisait si doux ou de la porte du train, et je le retenais et lui disais Viens ! Et pourtant, je ne comprenais pas et tout était si clair.

Amour, Don, Foi, croyance. Des mots que ne savaient pas résoudre les philosophes depuis toujours. Ils sonnaient trop clair, trop.

Soyez crédules peuples, dans la bonne direction.

Ma K., l’ange, s’est recouchée mais je lui ai dit de ne pas ôter ses ailes, et je sais qu’elle m’obéira, qu’elle m’obéit.

« Tu es grande », me dit-elle, « comme J. »

J., reviens ! Je sais que tu savais. Tu sais maintenant à nouveau. Je t’appelle, Je t’attends. Tu vas venir, Je l’ai lu dans la « Danse ailée » qui est au-dessus du lit de K. Elle a vu un avion : c’est toi, viens, je t’attends.

Je sais toutes tes lettres maintenant, je veux dire je les comprends, même celles que je n’ai pas relues, celle de la boîte bleu nuit.

Toutes les couleurs parlent.

Il ne faut pas revenir à la Nuit. Les autres lettres sont dans une boîte bleu ciel. Et c’est avec une encre verte que j’écris.

Et les couleurs changent, autant de signes.

Mais l’important est dans l’alternance de lumière et d’ombre, les peintres Hollandais, Flamands l’ont bien vu. Mais je ne sais rien, j’ai tout à apprendre. Il y a des livres sur un rayon que je n’ai jamais lus, je voudrais les lire. J’ai besoin d’apprendre encore pour témoigner. Je témoigne de ce que je sais, de ce que j’ai compris. N’errez plus.

« On ferme, on ouvre les yeux ». « Pourquoi ? », me demande K. Cette enfant est pleine de questions intelligentes. Je lui dis chaque fois « Devine », et elle sait, elle a son petit sourire. Toujours l’alternance de lumière et d’ombre : yeux qui se ferment, yeux qui s’ouvrent.

Il faut lire, relire, et recontrôler sans cesse ses positions, et voir ce qui est vrai et rejeter le mal, et ne pas se retourner et passer, toujours boire davantage à la source de vie.

Tout parle et tout est source.

Ecoutez, voyez et entendez, comprenez et transmettez.

Que de gouvernants n’ont pas compris ! Non Monsieur De Gaulle, vous n’aviez rien compris ! Vous avez laissé échapper l’aube de blancheur, et pourtant c’était facile. Déjà, nos bras se tendaient. Les peuples qui se ressemblent, qu’ils se rassemblent.

Mais qu’il vous soit pardonné ! Vous ne saviez pas ce que vous faisiez !

Tout n’est que discorde, feu, sang et ruine, là où l’on a laissé l’aube passer, l’aube de blancheur, l’aube divine, l’aube de paix.

Il ne faut pas se retourner sur les cendres, Avancer.

Je proclame le droit d’être Dieu de l’homme : oui c’est vrai. Dieu n’existe pas, oui c’est vrai. Il Est, oui c’est vrai. Il est Tout et il est Rien. Il passe par nous si nous le voulons, il passe partout, suivez l’étoile, ne la laissez pas se cacher derrière les nuages sombres, dirigez vos regards vers la lumière.

Croyez, aimez, et vous verrez. Et vous aurez la vie éternelle.

Tout est si beau, si pur quand on sait voir, quand on sait aimer. Et le désordre des choses n’existe pas. La douce servante vous aidera tout à l’heure.

Laissez, marchez.

J., toutes tes lettres, tous tes mots je les sais, je les retiens, je les ai compris. Et je m’assieds dans « l’amitié de mes genoux », et proclame la nouvelle. Mais oui, « mêlés à tous et séparés ». Tous, oui, poètes que j’ai oublié de lire.

N’oubliez pas, ô peuples égarés, n’oubliez rien.

Tout est important, rien ne se perd, tout se retrouve.

K., aide-moi, ne t’endors pas ! Pauvre enfant, j’exige trop d’elle (d’ailes, ai-je aussi écrit).

Mais elle se lève, elle croit à mes paroles, et voit des roses et un avion. J., viens. Je veillerai jusqu’à l’aube. Et J. viendra. Il a compris. Il vient. Il a retrouvé sa splendeur. K. attend avec moi le lait du petit frère à 7 heures. Il est quatre heures et demi. Nous veillerons. Nous ne nous endormirons point, nous transmettrons et nous vivrons.

L’ange petit JOR. se réveille. Qu’il est beau ! Que je l’aime ! Il est si doux. Entendrait-il, lui aussi, la très Haute Voix ? Oui bien sûr, il sait : il n’est que sourire et amour, comme tous ceux qui savent.

Après les Portes de la Nuit rappelez-vous, il n’y a qu’un pas vers l’Aube de blancheur.
« Blancheur Aubépine, mon Amour… ».

Marchez, ne craignez point, avancez et oubliez la Nuit. L’Aube est là, Marchez, confiants dans sa blancheur, elle est la vie. Laissez le doute.

Oh ! Laisse-moi ! K., mon ange, mon amour, m’asseoir maintenant à cette table, près du feu éteint.

Je ne vous mens pas, ô peuples ! K. dit : J. va venir dans la maison, et l’enfant au berceau le dit aussi dans son langage, c’est la loi d’amour.

Tout est vrai, je vous le dis, il faut voir.

P., merci, tu m’avais donné l’une des clés mais ce n’était pas tout. Il fallait errer, marcher, retrouver son chemin, retomber encore, se relever et toujours marcher.

K. a aux pieds des souliers trop grands, les miens, et j’ai peur qu’elle ne tombe en allant chercher le chiffon qui nettoiera la table noire des traces d’eau de Vie et de miettes.

Tout est simple et je ne vous mens pas. J’aurai moi-même la force d’aller chercher ce chiffon qui nettoiera la table, et tout sera dans l’ordre. Et la servante qui sait viendra, et n’aura plus rien à faire. Car l’ordre des choses règnera, la lumière sera. Je ne vous mens pas, mes yeux disent la vérité. Ils brûlent. Je continue, je vivrai je vous le dis, la vie ne me quitte pas, elle revient, je la sens.

Je crois et veux, et tant que cela sera ainsi c’est la vie. Je ne désespère point. J. et moi et tout lignage on marche, on y va. On a ramassé nos plumes, mouettes de la plage déserte, je vous le dis. C’est une image fausse et vraie, comme toutes les images. Car les plumes tombées étaient fausses, c’est évident, et l’on n’a plus besoin des ailes de l’ange déchu pour continuer, car il n’y a plus de déchéance, et les ailes sont inutiles ; les ailes passent dans les airs, elles sont libérées.

K. m’obéit. Tant qu’elle m’obéit et m’aime, je tiens ; elle est mon ange sans ailes ; ô tous les Elus sans ailes et qui vous tenez les mains, vous n’avez point d’ailes, ne vous en désolez point. Tendez la main à l’autre.

Nous allons être heureux je vous le dis, tous dans la paix retrouvée.

Je tends la main, je demeure, je crois, je vis, je vivrai. C’est l’Aube, je vous le dis, je ne me laisserai pas consumer.

Petit JOR. pleure, je vais l’aider mon amour.

Attends, J., je viens, je t’attends. J., tu viendras aussi je le sais. Et nous porterons le message à tous, nous famille des Elus – réconciliés tous dans l’Amour, et je sais que tous les membres de cette famille sont touchés. Et le petit JOR. qui s’est réveillé car il faisait trop chaud dans la maison, et K. qui a veillé. Et tous deux sucent leur pouce et participent à l’Amour, à la Confiance, à la croyance, et veillent près de moi.

Nous sommes la famille qui marche et va donner des messages à ceux qui déjà sont agenouillés et n’attendent que nos signes, tous cygnes, tous, pour se relever. J’irai, nous irons vers toi, J., par télégramme et porterons tous la nouvelle, nous avons chacun notre message ; K. noircit des pages elle aussi, et demande des enveloppes « Par Avion » pour envoyer à tous ceux qu’elle aime. Il ne faut rien détruire, je vous le dis. Tout est bon. Tout n’est que Bonté. Il faut voir. Tout peut servir à retrouver les traces dans la neige froide des temps vers la source de chaleur, et le petit JOR. – lui aussi porte le nom de son père qui lui aussi porte le nom de son père – sait, lui qui s’est réveillé dans la nuit et a pleuré ; et pourtant il n’avait pas soif, il n’a pas bu l’eau que je lui avais apportée ; il savait seulement, et dans son premier langage il témoignait dans le cri, car c’est le premier mot de vérité.

Au commencement était le verbe. Quel verbe ? Aimer, la parole. Croire ! Le mot, le mot seul et délivré de tout sens et plein de signification, le cri, le nom informulé. L’enfant, au sortir du ventre de sa mère, crie ; et il vit parce qu’il crie, je vous le dis.

Et je crierai moi aussi, et tous ceux de la Famille avec moi, dans notre propre et singulier langage ; et petit JOR., avec son cri d’amour et ses yeux qui sont toujours à demi ouverts lorsqu’il dort, et avec ses sourires qu’il distribue à qui veut se pencher sur lui, sur son berceau.

Rappelez-vous le berceau de l’enfance, « Le Paradis des Amours enfantines ».

« Qu’avait-il alors qu’il n’y a plus, sinon l’enfance ».

Tout cela qui résonne à travers le temps en lettres de feu et de vérité. Il faut retourner à l’enfant et redécouvrir la pureté des choses et des êtres dans la simplicité. Et il suce son pouce, le petit JOR., et K., mon autre ange, s’applique à la table noire à déchiffrer dans son langage ce qu’elle sait depuis si longtemps, depuis son cri, et qu’elle se rappelle maintenant dans mon Amour retrouvé. Car je l’aimais mal, je ne savais pas l’aimer, je la brusquais dans ses questions et ne lui répondais pas. Et elle a continué la quête de splendeur et j’ai entendu.

Moi aussi j’ai continué. Et pourtant je vous le dis, j’étais couchée par terre et mon cœur faillait, et j’ai appelé mon ange K. qui dormait, je l’ai réveillée et elle m’a souri, elle m’a comprise, elle m’a aidée, elle s’est levée et moi avec elle, péniblement, je me suis relevée et elle m’a donné la main, m’a conduit vers la couche où je ne me suis pas étendue. J’ai demandé mes bas de laine et K. me les a donnés, et je les ai enfilés. Et j’avais encore froid, je tremblais, je vous le dis, de tous mes membres, et je n’arrivais pas à me réchauffer, et mon cœur me manquait. Je me suis levée et j’ai allumé le chauffage.

Bénis soient tous ceux qui m’ont assistée pour tout dans cette quête, et toi qui m’a apporté ce chauffage, et toi qui m’a vendu pour un prix dérisoire ces bas de laine qui m’ont réchauffée, et toi ces cahiers que je suis allée acheter le soir même (c’était hier déjà), et sur lesquels – celui de K. et le mien – courent le chiffre, la lettre, « la voyelle » ou la consonne, peu importe. Je l’appelle K., ma fille, c’est K… Et tous savaient, et tous me servaient, et moi je ne savais pas encore que j’allais apporter la bonne nouvelle.

J’oubliais les signes, et pourtant je les accomplissais, aveugle encore et pleine de lumière lorsque je suis partie de l’atelier de H. qui m’avait dit de revenir le lendemain. Il savait, lui aussi. Il doit savoir, lui aussi. Et lorsque j’irai, il me dira : je sais, je savais.
Et J. ! J’ai besoin de toi pour tout, je te l’ai dit ; pour lui communiquer ces pages dans sa langue qui est la tienne et la nôtre à tous, cette langue que l’on a longtemps cherchée, cette langue universelle, qui n’est que le langage de l’Amour, de la Foi et de la Croyance.

Se rappeler que les mains se tendent, ne pas lâcher, et le cercle se referme. « Si tous les gars du monde… ». Oui c’est cela, et cela seulement, et tous les signes sont valables, tous, tous ces langages vers le chant, le même chant, le chant de Vérité et d’Amour.

Et K. dessine des signes et elle me les donne dans son Amour et je les déchiffre, c’est facile moi qui aime ; elle a dessiné un gâteau d’anniversaire avec la fumée des bougies – qui célèbre la Fête du Retour –, fumée des cendres du gâteau passé qui sent le rance ; et tout est signe, et l’enfant qui ne se rendort pas et qui tient, dit K., car il s’agrippe à sa sœur qui l’aime et qu’il aime, et nous veillons, et une seule lampe brûle je vous le dis, j’ai éteint toutes les autres, inutiles, et le feu du chauffage qui me brûlait et donnait une trop grande chaleur à mon âme déjà embrasée par l’Amour ; et mes pieds n’étaient plus froids et j’étais réchauffée et je n’avais plus faim ni soif ; nous avons rangé la maison avec K., les gâteaux et les fruits et l’eau qui emplissait les verres, tout cela devenu inutile car la clé était retrouvée, la clé du logis.

Amour, je vous le dis sans cesse, et Foi.

Croyez, aimez, ne craignez pas, et vous ne serez pas abandonnés dans la Nuit. C’est moi qui vous le dis, moi faible humaine comme vous.

« Frères humains… » Ton dessin des arbres, J. ! Tout est arbre et conduit au ciel, et les arbres de pendus, et les arbres de soleil et les arbres de fleurs, et le cercle se referme.

Et je vous le dis, ô vivants ! J’allais mourir, mon cœur défaillait. La parole du Christ à Lazare s’est fait entendre dans mon cœur. Je me suis levée et j’ai couru réveiller K., et K. s’est levée. Et nous avons ramassé les pages du livre et la plume que, trop faible, j’avais laissé s’échapper de mes mains, et nous avons pris de la nourriture : gâteaux, eau et fruits, ce qu’il y avait dans la maison, si peu de chose, car nous jeûnons elle et moi, depuis tant de jours – en fait, réellement, matériellement depuis le 18 environ, jour de ma première aube.

Je n’oublie rien, je me souviens, tout est clair, et je marche et entraîne dans mon sillage tous ceux qui me croient et veulent m’écouter et m’entendre. Et je ne m’endormirai pas, je veillerai je vous le dis. J’ouvrirai les yeux aux signes nouveaux, je les transmettrai, je croirai, j’aimerai.

Ce sont les lois de toujours.

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même ».

« Tu ne tueras point » (l’espoir qui naît).

Demandez-moi tout, je vous dirai tout, car je sais et ne doute plus, je ne suis pas prête de lâcher pied, je vous le dis.

Le siège se lève. L’état de siège est celui des Justes qui tiennent et veillent et gardent la fameuse Cité.

C’est Amour, Foi, Confiance, ce n’est pas plus difficile que cela. Croyez, ô croyez-moi ! Croyez.

J., je t’attends pour porter la nouvelle. Je n’aurai pas assez de tous mes messages à ceux que j’aime et qui transmettront le Verbe, le mot, la voyelle A, Aimer.

A comme une porte, comme deux arbres qui se touchent et dont les branches se rejoignent. Voyez, regardez, je ne vous mens pas. A, et les pieds sont sur cette terre, les racines sont sur cette terre, vous les voyez, et les cimes aux cieux. Cela se passe ici, je vous le dis. Et sachez vous rejoindre vers la lumière qui est une. Voyez la lettre A, le verbe Aimer, la parole.

L’enfant ne peut dormir, qui sait lui aussi, et je lui ai dit de s’endormir car je veille pour trois, je veille pour dix, je veille pour mille, mais ils ne veulent pas s’endormir, ni K., ni JOR. Ce sont de bons gardiens, et ils aiment comme il faut aimer, trop pour aimer assez, et tout est vrai je vous le dis, et tout est clair pour moi, et les hommes de bonne volonté qui se lèvent, en marche vers la lumière.

Que l’on traduise ce texte dans toutes les langues. Je suis là, je demeure moi, et ma famille. J’attends mon Prince de l’Exil ; j’ai besoin de lui pour porter la nouvelle d’Amour et à l’un et à l’autre, et à tous ceux qui veulent nous écouter et voir. Nous leur prodiguerons des signes. Il est parti à la recherche des signes, je le sais, je l’ai su.

Regardez ma quête de lumière, je ne vous mens pas, tout est écrit en termes clairs ; lisez, voyez, ouvrez vos yeux. Tout était écrit de toute éternité.

Voyez : Aimer, le verbe et la voyelle A. Tous les signes sont bons. K. me montre les siens sur la feuille blanche qui enveloppait les dragées de mariage de mon frère. Elle détruit ses signes. Alors je lui dis de ma douce voix d’amour de ne rien détruire, que tout est bon et elle m’écoute ; déjà elle m’apporte le dos de la page blanche, cette matière blanche qui se colle aux vitres le jour de Noël pour simuler les cristaux de blancheur ; il nous faut toujours des messages. Vous le voyez, tout est trop clair et la neige trop blanche, il faut des simulacres à nos yeux aveuglés par l’erreur de ce monde. Et le dos de cette feuille qui portait la blancheur des cristaux de neige simulés est jaune – c’est ainsi. « La neige était sale », Troyat. Oui, même lui et ces signes faibles. Il ne faut rien perdre, je vous le dis, tous dans votre langage vous témoignez, si faible soit le cri, criez et vous vivrez. Et portez le verbe haut : Aimer. Voyez tous les signes, je vous les révèle. Et vous pouvez les révéler à vous-mêmes dans votre cœur, conscients et attentifs, et vous pouvez les proclamer à chacun, tous ceux que vous approchez, quels qu’ils soient et de toutes les manières. Et je donnerai ces fleurs à ma concierge, et la monnaie aux enfants de l’épicier, et une pièce aussi, si petite soit-elle, au porteur du télégramme que j’attends de toi, J., mon Amour, depuis si longtemps.

Mes anges, K. et petit JOR., s’endorment je vous le dis, et moi je veille, et je n’ai plus besoin de leur veille. Seulement leur présence aimante qui me rassure et témoigne de la vérité de ma vérité, que je transmets, et le courant passe je vous le dis, ô mon père, mes professeurs ; le courant passe, cette vérité première qui échappe toujours.

Laissez-moi cheminer doucement vers la lumière. Je suis « La nuit qui marche » (Baudelaire), et mes bas noirs sont à mes pieds et me réchauffent. Peu à peu la lumière se fait, ne soyez surtout pas pressés. Regardez toutes ces pages que j’ai noircies pour vous en encre verte depuis le début de ma quête ; je continuerai à vous envoyer des signes, malgré le doute qui renaît sans cesse et qui est prêt à me noyer, là dans mon cœur qui souffre, frémit, croit, doute, tremble et croit encore et toujours, et je ne vous abandonnerai pas.

« Elle est retrouvée l’éternité, c’est la mer allée avec le soleil », dit Rimbaud. Le soleil c’est moi, je vous le dis, la mer, mon J., perpétuelle mouvance qui n’a pas encore le message mais qui l’attend, le sait déjà et vient à ma rencontre dans l’écho de mes propres pas, ô Milosz, tu ne nous trompais pas toi non plus avec ta solitude, car il fallait pénétrer, franchir le désert, retourner les sables mouvants pour retrouver l’oasis, les vestiges enfouis du Royaume où les fruits et les arbres et les fleurs remplacent le sel, le sable nu, infertile mais fertile à tout.

Tout est contraire, rappelez-vous. Les contraires s’attirent. En physique, plus + –, toujours, n’oubliez pas cette loi. Einstein, je ne sais ce que tu as trouvé, mais c’est vrai, c’est la loi du mouvement n’est-ce pas ? Formule E ? Mais les signes ne me sont pas tous connus. Aidez-moi tous de vos lumières. Je vous apporte les miennes, et tous nous réécrirons le chant de vie éternelle et qu’il ne se perde plus jusqu’à la fin des temps, et nous vivrons ici je vous le dis, et là-bas, et c’est la même chose.

Les pieds des arbres sont sur cette terre et les cimes se touchent aux cieux.

Tout dort et je n’ai point peur. J’ai de la force pour deux, trois, dix milles, et tous ceux qui veulent prendre la relève, se lever de grand matin et veiller.

« La relève du matin ». Montherlant, j’ai oublié ton message, et il ne m’est souvenu que du titre, du nom de ce message, mais je sais qu’il est vrai et juste et source ; sa force et sa vérité résonnent aux Portes de l’Oubli, aux Portes du Temps.

Et tous mes rêves étaient vrais dans mes nuits, tous, je vous le témoignerai. Mais prenez soin de moi, ne soyez pas trop pressés, prenez patience car le verbe tue, et je suis votre sœur de détresse ne l’oubliez pas, je suis votre semblable et comme vous fragile, prenez patience, ne m’interrogez pas tous à la fois, je vous le révèlerai ce verbe, sur ces mêmes pages que je transmettrai et enverrai à tous les émissaires de vérité, qui les feront connaître.

Tout cela est bien effrayant mais je n’ai pas peur.

« Tout m’inquiète… je n’ai pas peur ».

Je crois seulement.

Attendez, espérez ne lâchez pas pied, l’aube vient, elle marche dans mes pas, et prenez patience, car je suis fatiguée, comme vous.

Et voilà : il est 6 heures et demi, l’heure du lait de l’enfant.

Attendez-moi, restez à l’écoute, Cavaliers du ciel ! Je suis à vous tout de suite ; laissez-moi seulement prendre mon souffle, le souffle de la vie.