Lettre 2 à J.
Le 20. Tes lettres, Frénaud, soudain tout ce que j’avais écrit a sonné faux. Une force immense m’a soulevée ce matin. Je me suis sentie libérée du poids de ma peine. J’ai relu les Tablettes au Roi que m’a envoyé KAM., l’étincelle de vie a ranimé le feu qui couvait sous les cendres. Ce matin, je rayonnais, je volais. Et je n’ai eu de cesse de partir au plus vite acheter ce papier à lettres que je te destinais. Je ne pouvais te faire parvenir de tels messages sur un quelconque papier, et j’avais épuisé les lettres bleues.
Long cheminement des ténèbres vers la lumière. Emergée de la Forêt des Ténèbres comme Petit Bossu, j’étais éblouie par le soleil, je titubais, je délirais. Douce folie, fièvre lucide. Désir brûlant que ces lignes te parviennent expressément.
J’ai trouvé la sérénité. Sans espoir sans désespoir, j’ai enregistré l’absence de courrier. Et j’ai chanté, chanté ma joie tout le jour. Tous les chants se sont élevés dans mon cœur, sont montés à mes lèvres : chants désespérés, chants de liesse, tous intégrés dans mon être réhabilité, que baignait l’aube douce d’une harmonie nouvelle.
Foi et certitude m’habitent et ont chassé le désespoir. Il fallait que je t’envoie ce message urgent.
Demain, je le sais tu auras mes trois lettres. Mon humilité, ma foi sont telles que je n’augure rien, mais je sais que l’être à qui ce message s’adresse est de la race des « Appelés », qu’il ne peut errer longtemps dans les sombres ténèbres puisqu’il est homme de lumière.
Mon attente est sereine.
« Une terrible tempête se prépare. Pour moi je reste calme, et comme un phare qui domine la mer agitée, je souris de voir à mes pieds les assauts inutiles des vagues. » (Shelley).
Lettre 3 à J.
« So I turned to the garden of love.
That so many flowers bore
And I saw it was filled with graves » (W. Blake).
L’oasis merveilleux avait disparu, le mirage resplendissant s’était évanoui, et il ne restait plus qu’un âpre désert de larmes et de sel. Je laissais s’élever autour de moi les remparts du désespoir, de la détresse, la muraille de l’orgueil et « le mur mitoyen – la haine entre toi et moi » grandissait. Je relisais tes lettres une à une, et tout ce qui avait empli mon cœur de douceur, de tendresse, tout ce qui m’avait charmée me devenait suspect. Je relevais les termes qui devaient attiser mon doute, et les paroles qui m’avaient noyée dans leur blanche félicité devenaient de tranchantes épées qui perçaient mon cœur de leur brillante « acérité ». Je laissais le ver du doute ronger mon cœur et m’ôter la vie lentement, je t’oubliais, je te niais, je ne t’aimais plus, je te haïssais, tu me devenais étranger, hostile, suspect.
Puis un lent cheminement à travers les larmes et les brûlures de la détresse s’est effectué, à travers « La Forêt des Ténèbres ». Patiemment j’ai avancé dans la nuit, écartant les ronces et les épines qui arrachaient mon cœur, déchiraient mon âme. J’ai marché longtemps, longtemps après m’être relevée, car une éternité j’étais demeurée gisante, sans connaissance, privée de vie, morte ; et au petit matin, un certain petit matin, j’ai retrouvé l’issue vers la lumière ; une aube éclatante, resplendissante s’est levée et j’étais inondée de clarté. Je brûlais de vie après avoir été consumée dans la fournaise. Enfin, j’émergeais et j’ai trouvé intolérable de ne pas t’entraîner avec moi dans ce sillage pur.
Il nous faut trouver l’harmonie, le calme, la sérénité.
Fuir les angoisses de la nuit et retrouver l’éternité.
J’ai retrouvé les lois de la vie : le Mouvement, l’Amour. J’ai écouté le chant de Foi et peu à peu il a couvert la plainte de la détresse.
Elle est là pourtant l’ennemie, la traîtresse, et je la sens parfois se réveiller – « le ver est au cœur de l’homme » dit Camus –, mais je chante à travers mes larmes un chant d’amour et sans cesse je renais de mes cendres, car c’est la Loi et nous ne pouvons y échapper, mais c’est une aube nouvelle et je marche grandie d’une connaissance neuve pourtant si ancienne, vieille comme le monde, car l’homme sans cesse se perd pour se retrouver, et sans cesse il oublie que son étoile brille et qu’il suffit de garder les yeux fixés sur elle-même si parfois les yeux brûlés par sa clarté il ne voit plus que de la nuit, il doit savoir qu’elle est là, qu’elle demeure elle, brillante et éternelle. J’avais oublié que mon Oiseau de Lumière qui émerge des ténèbres est enveloppé d’ombre. Lorsque je le regarde, il m’apparaît sombre, noyé et je ne le reconnais pas. Parfois des taches de clarté se posent sur ses ailes qui me rappellent alors qu’il est entièrement pétri de la substance de Joie.
Tout n’est que « mouvance » autour de nous, et nous-mêmes d’éternels errants ; et nous traînons nos ailes derrière nous. Il ne faut pas perdre de vue l’Oiseau de Lumière qui chemine à tire-d’aile, émergeant de l’ombre et sans cesse baigné par elle.
Ce sont mes mots, mes pauvres mots, mes images et mes couleurs, et je devrais sans cesse revenir à Frénaud ou à toute autre source. Et sans cesse je te harcèlerai, sans cesse je t’aveuglerai de tous les faisceaux que je trouverai sur mon chemin ; je ferai en sorte que le phare n’inonde pas seulement une partie de la nuit, mais qu’il balaye toute l’épaisseur des ténèbres.
« L’étoile réapparut » (Frénaud).
Toujours obéir dans la même direction (Camus, Nietzsche, Malraux). Il en résulte quelque chose de raffiné, de fou ou de divin.
Croire, se souvenir.
Non, mon J., je ne te laisserai pas te baigner dans la fraîcheur de tes épaisses ténèbres. Je finirai bien par te découvrir dans ton opaque linceul, ton froid tombeau, je trébucherai encore, j’errerai moi aussi, je tomberai encore mais je me relèverai, la main tendue vers toi telle une somnambule, et lorsque je t’aurai délivré de ta confortable solitude, je te dirai, solitaire moi aussi – Viens mon Amour, laisse moi errer avec toi, nous chercherons ensemble.
« L’intégrité de l’amour
intègrera la vie ».
… « L’Etre inaccessible… ».
… « La vraie patrie, celle qu’on n’atteint jamais »…
Mais nous saurons que dans notre Amour et notre Foi, nous errerons toujours, car l’Oiseau de Lumière fuit sans cesse, et laisse traîner derrière lui des épaisseurs d’ombre ; parfois nous retomberons, l’un, l’autre ou les deux entraînés, et il faudra se relever et marcher encore vers la lumière cachée, écouter les voix du silence, cheminer vers la vérité à travers le mensonge.
Les vers de Frénaud frappent mon cœur qui doute et croit.
Le champ de blé noyé de soleil de mes anciens rêves s’impose sur l’image devenue fausse de mon désert de larmes. Je n’étais pas prévenue contre cette nuit, mais je ne savais pas non plus qu’elle contenait cette aube de blancheur.
Pourtant, je suis pénétrée de la vanité de toute chose et c’est pour cela même que je peux vivre.
Je te prendrai par la main et te conduirai doucement dans le Jardin de l’Amour où d’innombrables et douces fleurs naissent. Je m’étais égarée moi aussi, je n’avais trouvé que des tombes, mais notre amour devait mourir pour renaître ; soudain une profusion de tendres fleurs a enseveli la pierre et je me suis retrouvée dans le Jardin de l’Amour, il m’était intolérable que tu n’y sois avec moi.
Je t’écrirai sans relâche, la source de vie, la source d’amour a ressurgi en moi, la Joie éclatante a noyé le halo de désespoir, la paix, la sérénité m’habitent, et je t’aveuglerai de ma certitude, te brûlerai à mon Amour, te ranimerai à la Vie, te noierai dans l’océan de paix lucide et te rendrai la Foi de ceux qui savent et ne peuvent demeurer longtemps hors du chemin de Vie.
Quelle force divine extraordinaire est née en moi, être faible, torturé par le doute, habité par le désespoir et la détresse : la certitude dans la mort a fait place à la certitude dans la vie, c’est incroyable, merveilleux, resplendissant.
Je t’entraînerai dans cette nuée limpide, je te rendrai le glissement des mouettes au-dessus de l’eau déchaînée. Je te ferai connaître le pur, merveilleux éveil, la résurrection au soleil.
Lettre 4 à J.
Le 20, l’aube s’est levée. L’aube pour moi commence à 7 heures… Il suffirait d’une poussée un peu forte et les vannes craqueraient, livrant passage au flot démesurément grossi de ma détresse.
Un chant triste et lent naît dans mon cœur, je nous vois tournoyer lentement, enlacés au « Forno » comme en un rêve. Je respire avec toi la fumée de Paris, l’insoutenable odeur du métro donne la nausée.
J’aurais pu t’écrire, j’aurais dû t’écrire au petit matin, J. Les pensées, les images tournoyaient en une ronde folle dans mon esprit, dans mon cœur, éblouissantes de clarté ; parfois un soleil noir noyait mon cœur de détresse, puis la lumière inondait tout.
Ce matin le doute me guettait au réveil.
Je relis les Tablettes au Roi. Comme le Rossignol de ma prison je lancerai mon appel inlassable, mon clair message. Et je me pénètre des paroles fortes.
« Et demeure si ferme dans mon cœur, que ton cœur ne soit pas troublé, laisse les épées de tes ennemis faire pleuvoir leurs coups et les cieux de la terre se soulever contre toi, sois une flamme ardente, un fleuve de vie éternelle et ne sois pas de ceux qui doutent ».
Je pense à Shelley, aux vers si beaux de Blake.
Je t’ai écrit en pensée à l’aube et il me paraissait vain de prendre un papier et une plume. J’aurais aimé que la fluidité forte de la lumière coule de mon cœur dans le tien, sans qu’il fut utile d’employer des mots pour la retranscrire.
Le cheminement Ombre -> Lumière s’élucide. Je vivais dans l’attente et chaque jour me laissait sans force. Le 18 j’avais atteint au paroxysme du désespoir. J’étais déchirée. Il y avait en moi un désert de larmes et de sel. J’avais relu tes lettres et j’y recueillais tous les indices du mensonge. Je retournais dans le Jardin de l’Amour et toutes les fleurs étaient devenues des tombes. Je ne découvrais qu’un cynisme digne de Valmont et tous les mots frappaient mon cœur horrifié : « je préfère garder le silence ». « Toi tu abandonnes ou tu continues ». Tes lettres de plus en plus courtes, comme un souffle coupé – « Te dire que ta lettre m’a plu est impossible » – m’accablaient. Un silence lourd pesait à travers tes mots : « si je ne viens pas c’est que je ne peux pas », « je préfère me taire ».
Tous les désespoirs ont alors envahi mon cœur torturé. Lentement j’ai élaboré un plan.
La première lecture des Tablettes au Roi m’a laissée vide. Puis Frénaud, tes lettres et lentement la lumière s’est faite. J’étais morte car le courant s’était brusquement arrêté ; j’étais restée pétrifiée dans le fleuve gelé du désespoir, je ne cheminais plus. J’oubliais que la loi suprême de vie est le mouvement, que le jour succède à la nuit, de toute éternité ; l’on n’échappe pas à cette loi cosmique, et des flots d’images venaient étayer cette vision : la mer et son mouvement incessant, qui témoigne dit Malraux, de ce qu’il y a de perpétuelle agitation dans l’homme.
Je chantais les mouettes ; elles aussi abandonnaient leur harmonie première pour se poser aux rivages désolés, puis l’une donnait le signal et c’était le départ vers les cieux. Il fallait que je t’entraîne dans mon vol... Toujours le rocher que Sisyphe avait péniblement hissé jusqu’au sommet, re-dévalait la pente.
« Le ver se trouve au cœur de l’homme », dit Camus.
Le phare n’éclaire jamais la totalité de la surface de la mer en une seule fois, il projette inlassablement son faisceau de lumière qui naît et meurt et renaît.
« Se niant lentement s’élève
un homme porte lumière ».
... « Depuis si longtemps qu’il n’y avait plus de lumière
mais de la neige sale et des rats ».
... « Mais je ne puis guérir d’un appel insensé ».
... « Ils circulent dans une ronde course les appelés ».
« Hâlant tous mes morts vers le mystère non avenu ».
« Passeur de l’être inaccessible ».
... « Tout m’inquiète... je n’ai pas peur ».
Sans cesse le perpétuel ressac, vague de certitude, vague de doute, lumière, ténèbres.
Impossible de fermer le cercle de lumière ni le cercle des ténèbres, impossible « d’enclore la rumeur de l’éternel ».
« La mort qui allaite ma vie comme son enfançon ».
Mais il faut aller, toujours avancer.
Ce matin, mes lettres me paraissent absurdes et vaines et je décide de t’écrire sans relâche. Qu’importe si j’erre. J’agirai maintenant dans cette même direction, sans cesse je me relèverai et je marcherai.
« A demain mes morts
Continûment fraîches
Comme il fût hier
Comme est aujourd’hui
La vie devenant ».
Le 20 au soir, la 4e lettre est partie vers J.
Je sens en moi une sereine et immense lassitude.
Mon corps m’obéit comme un esclave et je le soigne comme un maître. Je me trouve un nouveau visage, mes yeux agrandis par la recherche de l’absent. Je puise aux sources de lumière, cette quête me laisse affaiblie mais en paix avec moi-même, élucidée, triomphante et humble.
Lettre 5 à J.
Quelle détresse que la notre, quelle détresse que la tienne pour avoir oublié notre visage. Je te suis désespérément dans Paris, je chemine derrière toi sous la pluie et le froid des nuits, je suis ta solitude et tu ne le sais pas, je m’accroche à tes pas, je fais avec toi le chemin infernal et tu l’ignores, je suis ta sœur de peine et lorsque tu contemples dans la glace ton visage amaigri, tu oublies que c’est moi qu’il rencontre, moi qui te ressemble. C’est moi qui m’assieds près de toi dans ce bar, où tu commandes avec lassitude du café fort. Je suis ton ombre et tu as oublié qu’à travers ces longs cheminements, ces errances, c’est moi que tu cherches. Je suis ta lassitude et ta déchirure d’être sans moi. Je te suivrai partout, jusqu’à ce que l’intensité intolérable de ma présence t’arrête : tu te retourneras enfin et marcheras à ma rencontre, et je serai dépouillée et prête pour l’éternité.
Dans la nuit.
J’ai si mal ô mon Dieu que je m’étendrais dans la simplicité des choses.
Dépouillée de tout, laisse moi m’en aller au pays de toujours...
J’ai tant pleuré dans mon désert de larmes.
Je me souviens d’un pays où tout était écrit, et les arbres lisses et les plages désertes, et nos pas égaux dans les jardins fleuris.
Le temps creuse l’écorce. Plage dévastée de l’oubli, tu as perdu la trace de notre ancienne harmonie.
C’était hier, il y avait du soleil aux fenêtres, et des chants dans nos cœurs, c’était toujours comme une fête, un perpétuel feu d’artifice.
Un oiseau de lumière est entré dans ma chambre.
Laisse moi retenir sur ces ailes d’ambre
la caresse du jour et notre ancien amour.
« Tell me why you cry
and why you lie to me ».
« Ô joie inexplicable sinon par la lumière » (St John Perse).
J’ai tant brûlé dans mon absence de flamme
que ma vie s’est consumée au feu de rien.
Ma souffrance est pure de tout alliage.
J’irai sceller l’éternel mariage.
Puisqu’il faut partir,
laisse moi sourire.
Je m’en irai sur la plage déserte de notre ancienne harmonie. Mes cheveux torturés en lambeaux de tristesse colleront à mon visage.

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