dimanche 29 mars 2009

18 octobre 1965


A mes Enfants de Lumière


Au couple : à toutes les Albertine et Julien de la Terre.

A l’enfant, pour que l’on retrouve son caractère sacré et qu’on ne le tue plus de toutes les manières les plus ignominieuses que l’homme ou la femme aient trouvées.

A tous les truands de belle race.

A tous les poètes, les écrivains « morts » ou vivants, que j’ai appelés à l’aide en cette nuit d’extase et de fièvre.

A celui qui porte tous les Noms car il est le Tout, celui qui n’a pas de nom puisqu’il les contient tous.

A qui m’a révélé son message en cette fameuse nuit, je le transmets dans la certitude et l’humilité la plus haute car je le leur ai promis à tous.

C’est le message de la vérité révélée, de la connaissance des choses divines vraies, pures et belles.

J’ai fait dans l’humilité et la simplicité de mon cœur sincère la démarche douloureuse des ténèbres plus sombres vers la lumière.

Je ne savais pas que j’allais vers la lumière puisque j’avais opté pour l’ombre.
Par un lent processus de pensées dont on découvrira le sens dans ce livre, je suis allée plus avant.

Ma crise avait atteint un paroxysme.

Le 18, j’entrevoyais l’aube.

Le 21, il s’est produit le cheminement que je décris dans des lettres et ce livre, que j’ai appelé « Les déserts de l’Amour ».

Je demande aux hommes de considérer ces lignes avec le respect qui est dû à son essence divine.

C’est un MESSAGE.

Que tout être ouvre ses yeux et ses oreilles.

Qu’il entende le message.

Dans cette nuit j’ai retrouvé mon unité, j’ai vu que tout était lié dans la vie d’un être humain, et qu’il ne peut se perdre s’il veut bien se rappeler : enfance, rêves, expériences vécues, lectures.

Que la vie a un sens, la vie de chaque être.

Le monde n’est pas absurde, mais l’absurdité naît des erreurs ou plutôt errances de l’homme, et qu’une fois qu’il a ouvert les yeux, que ses yeux ont été dessillés il ne peut se tromper ; il est dans la voie sûre.

« Aux noces de l’homme avec lui-même », comme le dit très bellement André Frénaud, et dans le chemin vers l’éternité et la lumière.

C’est un message d’Amour, un message d’Espoir.

Lisbonne, 18 octobre 1965.


Je meurs l’Amour dans l’âme. Tout le reste n’est que littérature : vérité écrite en lettres de feu et de sang. Cet amour de la vie, le soleil et sa caresse, la mer et son âcre parfum d’algues et de sel ; la senteur enivrante des fleurs. Plaisir de nager, m’étendre au soleil, rêver, voir : les mouettes, leur vol ; les mille dessins colorés lorsqu’on ferme les yeux ; tous ces points lumineux. Soif de l’harmonie des choses et des êtres. Toi, je t’aimais, je t’aime, j’aime tout en toi, tu es toujours toi que j’attends. Pourquoi te dire ce que tu sais déjà ? Tu n’ignores rien de mon être, de mes pensées, de mes espoirs et désespoirs.

M’en irai-je veuve de vie, de Tout ?

Détruire tout ce qui marque le temps, les miroirs.

Rester debout, droite jusqu’à la fin.

Souvenir de morale stoïcienne, Marc Aurèle. « Vivre chaque instant comme si c’était le dernier ». Cela m’avait paru impossible. Mais si, c’est merveilleux. Je goûte jusqu’au calme de mes gestes, ceux qui ont un sens immédiat. Il n’y a plus que ceux-là que je puis accomplir. Bien sûr j’ai les gestes de l’amour à l’égard des enfants. J’ai détruit tout signe de colère, de nervosité à l’attention de K. Je crois que j’y parviendrai. L’harmonie doit régner, sans laquelle je ne peux vivre, sans laquelle je ne pourrai mourir. Mon chagrin n’est plus intolérable, je l’ai fait mien. J’ai intégré mes larmes à mon être et je n’en ressens plus l’âpreté, mais la douceur. Ma douleur est plus tranquille, elle est mienne, je vis en elle comme en le sein de la « solitude ma mère » – ô Milosz, je te souhaite, je souhaite te lire. Je ne t’ai jamais oublié. Je t’attends. Apollinaire et vous tous « mes » poètes que j’ai seulement effleurés. J’ai tant à apprendre : poésie, littérature vraie, peinture. Je suis inachevée. Ai-je le droit de mourir ainsi ? Je ne le crois pas. Je sais que non. Je ne le veux pas. Je veux disparaître « riche », sachant que cette richesse n’est qu’une base pour l’autre monde, un « certain bagage » doit être nécessaire (terme scolaire atroce qui me fait sourire), sans lequel on ne peut s’élever là-bas.

Carnet, toutes tes pages sont pleines de projets informulés, toiles futures,... Je noircirai ces pages jusqu’à ce que « la plume impuissante à dire », souvenir de Fernando Pessoa, notre poète, mon Amour.

Il règne un silence très grand. JOR. dort, K. est sortie. Je me vois écrire ; je suis déjà si peu de ce monde ; c’est ma main qui trace des signes, l’autre repose sur mon poignet ; mon esprit est ramené ici-bas par mon cœur lourd de peine. Les enfants m’obligent à vivre, douce, intolérable obligation.

Je me suis promis d’avoir le visage souhaité « ce jour ». KAM. a raison, nous n’avons pas de face... Dieu ne peut donc en avoir pour nous. Il me faut retrouver le visage d’avant les peines, en effacer toute trace, rester maître et ferme en la volonté que la joie y demeure seule inscrite.

J’ai un rêve de plage depuis longtemps : je marche ivre, chemine sans cesse... et puis tombe... Je sais déjà... P. sait aussi ce rêve.

Mon Amour, toi que j’attends, ce rêve d’un Etre qui n’était pas toi. Mais c’était un mauvais rêve. Toi je sais qui tu es, tu ne peux me tromper.

Maintenant, je dois veiller à moi-même, me veiller. Eviter les faux pas. Que ce soit une « Danse ailée »[1]. Ô reprendre la danse si nécessaire à mon être. Je danserai ma douleur qui est belle, car il est une douleur laide.

Dans mon désir de peindre, je m’interroge : la peinture veut-elle de moi ? Là encore, il ne faut pas trahir, se trahir, ni trahir les « Autres » (je veux dire seulement quelques-uns, ceux qui savent, je veux parler de ceux qui ne sont ni sourds ni aveugles, qui ont un cœur, une âme). Je crois en H. mon maître. Lui je l’appelle Monsieur. Il est très subtil et doit savoir que mon respect, mon admiration qui ne s’étalent pas, sont là, profonds, vrais, et devant lui seul. C’est extraordinaire de rencontrer des Etres. H. est un être, inutile d’ajouter vrai.

Ces pages ne sont pas pour tous.

Les heures passent. Mon réveil, triste objet – je l’ai toujours détesté – fait entendre son bruit monotone.

J’ai toujours des miroirs à portée de la main. Tu connais, J., ma hantise des miroirs. Je contemple mon visage : il m’effraie. Mes yeux où tout est contenu, mes yeux « gris-vert » ; la pupille grandit et se rétracte et pourtant l’intensité de la lumière est égale à elle-même. C’est curieux, ce soleil noir, mouvant, qui me rappelle Nerval, le sombre, le ténébreux ; tu sais, J., c’est ton livre, celui que tu m’avais offert et que je t’ai envoyé un jour pour que tu sois moins seul à Paris.

[1] Peinture détruite par un faux-frère.


Lettre 1 à J.

J., comme je t’aime ; je ne pourrai jamais interrompre ce dialogue, ce dialogue avec moi, avec toi qui est en moi. Je sais toutes tes lettres, ta tendresse, ton amour. Je te connais aussi, tu sais.

J’attends ton télégramme, il ne viendra pas. Et pourtant j’attends, j’attendrai, ce sera, c’est l’une de mes forces – rassures-toi ce n’est pas la seule, car il faudrait alors l’appeler faiblesse.

J’ai parlé calmement à K. ce soir, sans hausser la voix, sans m’irriter de ses questions ; je m’étonne de ma patience, de mon calme. Serait-ce la sagesse ? Cela me fait sourire, bien sûr je n’y crois pas.

Montaigne dit que philosopher c’est apprendre à mourir.

Mourir laisse entrevoir la sagesse et apprend à vivre.

Comme tout est simple, comme cela serait facile. Enfin, il ne faut jamais s’éloigner du sentiment de vanité des choses de ce monde. Vains les paroles et les gestes, et les actes et les pensées parfois. S’attacher à ne pas souffrir ; non pas fuir la souffrance mais la dominer en se dominant soi-même, l’assumer en la faisant faire corps avec son être, lui offrir un asile sans s’irriter de sa présence sachant qu’elle peut rester longtemps puis un jour partir, puis revenir s’installer à nouveau en étranger familier.

Non, Monsieur Sartre, l’enfer ce n’est pas les autres mais soi-même. Ce huis clos dont il est difficile de sortir car nous ne sommes jamais assez savants, jamais assez conscients, jamais assez attentifs. Il y a plusieurs sorties, il faut les découvrir soi-même, patiemment, prudemment, intelligemment, s’armer de précautions et alors cheminer avec une lenteur assurée.

Oui, cher poète André Frénaud, « Je me suis inacceptable ». La réconciliation avec soi-même doit s’accomplir, doivent être célébrées « les noces de l’homme avec lui-même ».

« Désespérée » c’est un mot. C’était vrai, c’est vrai. Mais sans doute mon désespoir a-t-il pris un autre visage plus serein, plus pur. Désespérée de quoi ? Je crois en toi, donc désespérée de moi, de n’être que moi, tu le sais, mais ce serait trop long à te dire. Vivre sans toi me serait impossible ou – plus simplement car il faut toujours revenir à la simplicité – insurmontable.

Les enfants dorment, insouciants, heureux, je l’espère dans leur innocence première. C’est beau l’enfant qui dort, sais-tu ?

J’essaie de t’imaginer, mon télégramme froissé dans ta poche, ou jeté dans une rigole, mais les termes inscrits dans ta pensée qui me fuit... mais ne peut me quitter. Oui ton masque colle à ton visage, mais ce n’est qu’un masque, tu le sais comme moi. Un jour, il tombera. Seuls les mauvais acteurs s’identifient à leur personnage et oublient avant tout qu’ils sont des êtres authentiques. Tu es, et restes authentique pour moi. Qu’importe que tu te sois trompé un temps ! Qu’est-ce que ce temps à la mesure de l’éternité vers laquelle je me dirige ? Que représente un oubli auprès d’une conscience aimante ? Cette lettre que je souhaiterais t’envoyer à la suite de si nombreuses missives que tu as enfouies en quelque lieu, te l’enverrai-je ? Ou te parviendra-t-elle seulement un jour ? Et sera-t-elle encore lisible ? Sais-tu, c’est G. qui t’écrit, qui écrit à son J. J’ai imaginé une lettre 1 bis, de la Marquise de Merteuil à Valmont. Je te dirais, la Marquise dirait :

« Me boudez-vous Vicomte, ou bien êtes-vous mort ». En fait, je sais qu’il n’en est rien. J’ai fait mander chez vous des nouvelles et l’on m’a assurée que vous étiez en parfaite santé. A la bonne heure ! Tous vos maux ont-ils donc disparu ? J’en suis fort soulagée, ou, ce qui y ressemblerait beaucoup, ne vivez-vous plus que le masque au visage, vous qui n’êtes plus vous, vous vous conduisez comme si vous aviez peur de votre amie ou de votre vrai visage. Serait-ce une farce en socque vert et masque ? Vous n’aimez pourtant pas le mélodrame. Otez-le donc ce masque qui me prive du plaisir de vous voir, ou osez alors le garder et fièrement me le montrer. Seriez-vous donc mauvais acteur pour vous identifier à votre personnage ? Mais laissons ce sujet qui me donne de l’humeur...

Au moins écrivez-moi plus souvent que vous ne faites, et mettez-moi au courant de vos progrès. Savez-vous que voilà plus de quinze jours que cette ridicule aventure vous occupe, et que vous négligez tout le monde.

A propos de négligence, vous ressemblez aux gens qui promettent toujours de leurs nouvelles aux bien portants, mais négligent de les leur faire parvenir. Vous finissez votre dernière lettre en m’assurant qu’une plus longue suivra. J’attends et cette attente, ce silence ne vous inquiète pas.

Ah ! Fripon, vous me cajolâtes, de peur que je ne me moque de vous. Allons, je vous fais grâce. Vous m’avez écrit tant de folies qu’il faut bien que je vous pardonne la sagesse de votre silence. Quand vos belles phrases produiraient l’ivresse de l’amour, vous flattez-vous qu’elles soient assez longues pour que la réflexion n’ait pas le temps d’en empêcher l’aveu ? Oui je sais, vous vous flattez d’être maître en cet art si difficile en amour qui est d’écrire ce qu’on ne sent pas. Je dis écrire d’une façon vraisemblable : ce n’est pas qu’on se serve des mêmes mots, mais on ne les arrange pas de même ou plutôt on les arrange et cela suffit.

Tenez, vous ne méritez pas que je vous parle d’un projet qui m’est venu à l’esprit ; tandis que l’on me faisait porter une malle, ce qui m’a fait sourire : oui un voyage l’on ne peut vous le celer. Savez-vous qu’une correspondance s’est établie avec votre ancien et meilleur ami, et votre amie toujours actuelle (du moins j’ose l’espérer) et sincère n’en doutez pas. Ce voyage avec lui ? Vous voulez rire ! Pour cette sorte de voyage, il n’est point d’ami sûr.

Savez-vous que cette pièce à quatre personnages me plaît, m’amuse extrêmement et je suis vraiment fâchée d’être obligée d’en rire toute seule. Les masques tomberont-ils ? Lequel tombera le premier ? Lequel restera collé pour toujours ? Je suis piquée au jeu.
Il me prend une envie folle de ne pas quitter mon siège afin d’en attendre le dénouement. Mais devant cette sagesse hindoue, je veux dire votre silence, vous ne méritez point que l’on commette cette folie pour vous.

Adieu... vicomte, pour aujourd’hui.

De ce 18 octobre 1965 au soir.

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